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  • Lolita 22 h 49 min le 9 January 2019 Permalien | Réponse  

    Des nouvelles des cuvées 2018 !

    Cuvée « Mise en Bouche » 2018, vin de France : 100% Grenache, vendangé le 11 septembre. Non égrappé macération deux semaines, fermentation en barrique et élevage en cuve. Environ 700 bouteilles.

    Cuvée « Le vertige de la nuit dernière s’est abattu sur moi, et sur mon téléphone s’affichaient plusieurs messages : quatre de Bérénice, un de Vincent, mais comme toujours, aucun de toi » 2018, vin de France : 100% Cinsault, vendangé le 4 septembre et le 10 septembre. Egrappé à la main sur grille en inox, fermentation en barrique, malo en cuve puis élevage en barrique. Environ 600 bouteilles.

    Cuvée « Amour en Cage » 2018, pétillant naturel : 100% Grenache, vendangé le 1er octobre. Presse directe. Fermentation en cuve. Mise en bouteille le 15 octobre à 12g/998 densité. Fin de fermentation fin novembre. 80 bouteilles.

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  • Lolita 15 h 31 min le 29 August 2018 Permalien | Réponse  

    Vacances en France 

    Vacances en France. Deux jolies têtes parisiennes chacune exilée dans des régions aux antipodes de la mienne sont venues me rendre visite pour quelques jours : Caroline Ledédenté domaine Grain par Grain, néo-vigneronne installée dans le Bugey (à gauche sur la photo), et Judith Sciarone, sommelière et future cidrière en Normandie (à droite). Bon vin, bonne gueuze, bon cidre, bonne bouffe. Le tout en mode avion.

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    Je cherche à acheter des vignes, moins d’un hectare tout au plus, ce qui ne rend pas la quête aisée. Les vignobles ici sont des étendues que les vignerons préfèrent vendre en gros package plutôt qu’en parcellaire. Il y a deux semaines, je suis tombée sous le charme de 78 ares d’un vieux Carignan pas entretenu, près de Sommières, sauf qu’on m’a ensuite prévenue qu’ils ne donneraient pas de raisins avant deux ans, que ça ne valait que sa terre nue, que j’aurai là un travail titanesque pour l’entretenir. Je me suis résignée. Hier, j’ai visité une autre parcelle de Carignan sauf qu’elle jouxtait la Nationale dont le bruit des voitures me donnait déjà de terribles maux de tête. Pas celle là non plus. Et puis ce matin, une parcelle de 34 ares de Grenache qui m’est comme tombée dessus (merci leboncoin) heureuse nouvelle. J’irai bientôt la visiter.

    C’est une saison chaude, humide, annonciatrice d’orages mais ils s’attardent : les nuages se forment, laissent échapper trois grosses gouttes, puis s’évaporent. La pluie ne vient pas. Je regarde mes barriques. Je me pose des questions. Philippe Pibarot m’a conseillé de les laver, de mécher à 12g de soufre puis basta. J’ai donc senti, mon nez découvre et apprend, et il y a cette petite phrase dans ma tête qui me répète quand on m’avait prévenue : « Tes barriques, il faudra bien les sentir, Lolita, que tu saches si c’est du bon matos ou pas. » Je me penche pour trouver entre les douelles parfum, défaut, effluve sans réellement savoir ce que je cherche. Elles sentent bon le vin, hyper bon même — je pourrais rester là des heures.

    Je renverse mes barriques, les remplis de 22 litres d’eau, les tourne sur elles-mêmes pour laver tout l’intérieur, d’un coté l’autre, leur poids sur mes cuisses les marque de bleus, lacère mes genoux à cause des cerclages en fer. Puis je les laisse sécher sous ce soleil si plombant quelques jours, sous cette lune si rousse quelques nuits. Enfin, je mèche à l’aide d’une pastille épaisse qui pèse 3 grammes, qui ressemble à un cachet de Doliprane, avec un petit trou au centre. On la glisse à un fil de fer puis on l’embrase sur la flamme d’une bougie. Quand le soufre s’oxyde, il donne une odeur différente de celui employé dans les vignes, plus aigre, plus corrosif…

    (suite de l’article après les photos)

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    Je mèche, je bouchonne, j’attends. J’ai peur de mal faire, quand bien même la tâche n’y a rien de complexe, mais me retrouvant seule face à ce travail sans réel savoir, j’ai peur de foutre en l’air une barrique entière, à cause de maladresse, et que ça parte en sucette, qu’elle s’incendie, qu’elle ne soit pas assez sèche, que ça donne des réductions, que la pastille tombe de son fil, que ça soufre trop, pas assez etc. Je réitère le geste, quatre fois pour chaque barrique. Et vient forcément l’erreur : une de mes pastilles finit par lâcher, sûrement déjà en cendre, ça me rend nerveuse. Et si elle brûlait le bois, et si la barrique prenait feu ? Je la retourne sur son ventre, trou de la bonde vers le bas, pour voir si quelque chose en sort : il y a de la fumée opaque, qui ne s’atténue pas, qui progresse même. J’attends dix secondes, trente secondes, peut-être une minute je ne sais pas, je n’aime pas cette vision, ça me fait mal aux yeux. Je décide alors de la mouiller à grandes eaux pour diminuer son smog. C’est donc reparti pour un tour : je lave entièrement, tourne la barrique en l’appuyant sur mes cuisse, la mécherai de nouveau dans trois jours. Je n’ai aucune idée de ce qu’il s’est passé, si c’était normal, si c’était vain. On verra bien.

     
  • Lolita 17 h 28 min le 29 July 2018 Permalien | Réponse  

    Pré-commande et Uranus spoiler 

    Il y aura du Grenache, il y aura du Cinsault, il y aura du Carignan, enfin peut-être si tout va bien. Les vignes verdoyantes à la suite des fortes pluies printanières se trouvent à quelques kilomètres au nord-est d’Uzès. Puis je vinifierai ces 15 hectolitres dans la cave de Gajan, soient environ quelques 1800 slash 2000 bouteilles. Comme vous êtes déjà plusieurs à me demander où passer une pré-commande d’un vin qui n’est d’ailleurs pas même existant, et dont je ne sais encore comment je l’amènerai jusqu’à sa finalité, et dont je n’ai aucune idée de sa composition, tension, élevage, sinon que le produire le plus naturellement possible, sans intrants ni manoeuvres lourdes, ni filtration, ni collage etc., je me permets donc de vous présenter ce que j’ai en tête, si l’envie vous vient d’acheter en primeur. Toutes ces idées sont des suppositions de vinification et d’élevage, bien entendu tout peut changer du jour au lendemain en fonction des raisins, de la maturité, de si je trouve cette dernière cuve de 5 ou 7hl, des fermentations, de la malo etc. Voilà, c’est donc un achat avec « présentation non contractuelle »...

    >> acheter en suivant le lien PAYPAL

    • Cuvée « Mise en Bouche » 2018, vin de France : 100% Grenache non égrappé presse directe ou macération très courte, fermentation en cuve et élevage en cuve. Je cherche ici à avoir de belles maturités sur les raisins, mais en tirer un jus assez clair, presque un blanc de noirs. On verra jusqu’où je me laisse porter, et si je tiens la macération courte. Environ 800 bouteilles. 
    • Cuvée « Manhattan » 2018, vin de France : 100% Cinsault égrappé à la main sur grille, fermentation en cuve, élevage en vieille barrique de 225L. Je voulais l’appeler « New York » mais la DIRECCTE m’a refusé parce que  le terme New-York  est un nom géographique ce qui est interdit pour les vins de France. J’ai donc opté pour « Manhattan », ce qui me plait aussi. Pour cette cuvée, je souhaite égrapper sur un de ces racks en osier, mais le temps de fabrication et le coût de cet objet me forcent à me rabattre sur une grille classique posée sur un bac. J’avais vu cette méthode au domaine Milan, il y a plusieurs années, et je m’étais toujours promis de faire des petites cuvées de cette manière, à l’ancienne. Environ 500 bouteilles. 
    • Cuvée « Le vertige de la nuit dernière s’est abattu sur moi, et sur mon téléphone s’affichaient plusieurs messages : quatre de Bérénice, un de Vincent, mais comme toujours, aucun de toi » 2018, vin de France : assemblage de Cinsault et Grenache en cuve puis élevage en vieille barrique de 225L (enfin on verra). Un titre super long, je sais, qui sort d’un manuscrit écrit cette année. Je voulais l’appeler « Bérénice », mais le nombre de fois (trop important déjà) où l’on m’a demandé « Pourquoi Bérénice », ou « C’est qui Bérénice ? » m’a clairement poussée à l’utiliser dans une phrase, comme un petit poème. Et puis Vincent, c’est pour le roman « Fou de Vincent » d’Hervé Guibert. Environ 300 bouteilles. 
    • Cuvée « Arc en ciel » 2018, vin de France : Carignan (à confirmer si je trouve ma dernière cuve de 7hl). Une cuvée à l’🌈 dessiné sur l’étiquette, en hommage à la culture queer. Environ 200 bouteilles. 
    • Patchwork de différentes bouteilles. 

    Les vins seront prêts, peut-être, tu crois, je l’espère : en mars 2019.

    (suite de l’article après les photos)

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    Deux barriques de Philippe Pibarot.

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    Lavage de la barrique puis méchage dans quelques jours.

    Et puis, quelques nouvelles depuis le début de l’été…
    La lune était rousse hier, surplombée par Mars, quand Uranus a finalement décidé de faire son entrée dans mon signe (taureau) jusqu’au mois de Novembre (puis il y reviendra en mars 2019 pour sept ans). Je me sens  toujours aussi électrique, néanmoins la fatigue s’estompe pour laisser place à une sérénité et un certain aplomb.

    J’ai reçu l’heureuse nouvelle d’obtenir mon numéro d’assise (agrément des douanes pour transformer le fruit en alcool, donc le raisin en vin) et mon CVI, soit l’immatriculation de mon entreprise au Casier viticole informatisé.

    Quand en février dernier, je suis revenue m’installer dans le Gard pour y faire mon vin, j’étais à mille lieux de croire que tout serait fin prêt pour la production cette année. Je m’étais laissée la possibilité d’un blocage au niveau administratif ou d’un oubli dans  mon organisation, me disant que peut-être tout ça, ma production, n’aurait lieu que l’année suivante. Pourtant au fil de rencontres fortuites et tellement espérées, de coïncidences et d’un soupçon de chance, vignerons désireux d’enseigner et d’aider les nouveaux implantés dans la région, sont venus vers moi pour m’offrir leur savoir, me donner des barriques, me prêter des cuves, me louer une parcelle afin que j’y récolte le raisin de mes futures bouteilles. Tout s’est déroulé, une chose après l’autre, sans embûche.

    2018 restera à jamais sui generis !
    Un grand merci.

     
  • Lolita 21 h 25 min le 29 June 2018 Permalien | Réponse  

    Douanes et livre de cave 

    Avant-avant-hier soir, la lune brillait pleine et ronde dans un ciel pourpre d’été. Je n’ai pas dormi, je connais mon tempérament sensible à son spectre blanc, à la fois prise d’excitation, un peu stressée, mais aussi ensevelie par la fatigue. Plus je fatigue, moins je m’endors et plus je me lève tard. Je pense à beaucoup de choses, trop en même temps : la tonne de grenache noir que je vais récupérer chez Olivier Privat, la cuve de 12hl qu’il me prête, les deux barriques à aller chercher chez Jeff, ce Cinsault qu’on m’a peut-être vendu, pas sûr encore, on verra, la cave à Gajan partagée avec le domaine LBV et Henri Bourgois, les rendez-vous avec les Douanes, la CMA, la Répressions des fraudes, mon permis que je suis en train de passer, la voiture que je dois trouver, le site de la SAFER que je dois éplucher, l’école par correspondance, les cours, la biochimie, et puis et puis…

    Je m’allonge sur le canapé. Il faut que j’écrive. Il n’y a que ça pour décompresser. Ça, ou une cigarette et un verre de vin. Dehors, la saison tourne au caniculaire, presque 34°C à l’ombre. Les fleurs du jardin ont déjà fané, les plantes essoufflées se courbent sous le poids de la chaleur, à la recherche de fraîcheur sous leurs feuilles voisines. Et les vignes de Jeff, que j’ai quittées il y a deux semaines, que deviennent-elles ?

    Commençons par le début.
    Je me pointe au Bureau des Douanes de Nîmes, un bâtiment préfabriqué qui longe l’autoroute A9. Sur un parking presque désert, une voiture de course plutôt bling-bling est en train de se garer. Je ne sais pas pourquoi mais cette image antinomique soudain m’étonne. Je suis venue à pied, cinquante minutes sous un soleil presque corrosif, la sueur perle dans mon dos. Ce rendez-vous, ça fait des semaines que je l’attends. Me voilà impatiente, comme toujours, dossier sous le bras. Je viens faire une demande de numéro d’assise. Pour transformer du raisin en pinard, il faut un numéro d’assise, alors me l’accordera-t-on ? Je le vois comme une sorte de Saint-Graal — même si le Graal n’est jamais qu’un, et qu’on espère toujours le prochain.

    Je suis reçue comme rare se fait, il faut le préciser. On m’annonce que mon projet tient la route, le plan de financement aussi, que je suis dans les temps pour la vendange de 2018, que tous les papiers ont été remplis avec soin, bref en règle. Il ne manque que le Livre de Cave que je peux, à ma guise, créer dans un cahier lambda en m’inspirant de ceux déjà existants, ou ouvrir dans une application en ligne. On m’a déjà assez parlé des logiciels CIEL GAMMA etc. que les vignerons doivent remplir chaque mois pour transmettre leurs données aux douanes — j’opte pour le papier.

    Le Livre de Cave (ou pour les intimes, la Comptabilité-Matière) s’énonce sous trois registres : – les entrées-sorties : le registre entrées depuis les vendanges achetées et exprimées en poids / sorties comme les ventes taxables en volume, les pertes constatées (ô part des anges) et les dégustations considérées comme des sorties non taxables ; le registre des manipulations dans les cuves et barriques ; et le registre de détention de certains produits (non merci, je n’en aurai pas besoin).

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    © Douanes de Nîmes

    Quand j’étais petite, j’avais un plaisir fou à jouer seule à la maitresse en m’inventant toute une classe. Je détenais un grand cahier dans lequel j’avais tracé des lignes, des colonnes, et y avais inscrit les prénoms de mes élèves imaginaires. Je distribuais des devoirs, que je remplissais moi-même ensuite avec plus ou moins d’erreurs en fonction des copies. Enfin, je pouvais noter et remplir mon cahier avec des commentaires. Quand on m’a tendu le Livre de Cave, je dois dire que ce souvenir qui m’avait depuis longtemps échappé m’est revenu comme un boomerang. Je ne sais pas si c’est lié à cette évocation, mais j’ai décidé de simplement le commander au Syndicat des Vignerons du Rhône pour une dizaine d’euros.

    Capture d_écran 2018-06-29 à 21.45.52© Julie Le Breton

    Je m’installe vers la mi-août dans l’ancienne cave coopérative de Gajan, à quelques kilomètres d’Uzès. Vous pouvez voir sur la photo, en fond de scène, les vieilles cuves avec leur petites portes en fonte qui ressemblent à des portes de four à pain. Dans une seule cuve, la cave coop vinifiait environ 420hl, soit près de 50 000 bouteilles, et il doit y avoir pas loin d’une vingtaine de cuves dans les murs de cet espace.

    J’ai la chance et le plaisir de me lier d’amitié avec Julie Le Breton et Christophe Vial, locataires des lieux (et dont on peut apprécier les cuves sur la droite et palettes de carton sur la gauche). Auparavant, ils vinifiaient au domaine de La Glacière, chez Olivier Privat, avant de trouver des vignes et de s’installer à leur compte. J’aime leur parcelle de Grenache qui s’exprime avec rondeur et force, et dont le vin puisé vous laisse en fond de bouche des notes de violette et de mangue. Il me tarde de visiter leur nouvelle parcelle de Grenache blanc, de voir les baies grossir, le raisin s’affirmer, puis d’enfin goûter.

    Je vous passe mes rendez-vous avec la banque, la CMA (quoique, j’ai réussi à être exemptée du SPI, un stage d’installation à la préparation d’une semaine, et c’était une bien jolie anecdote), pour passer directement à DIRECCTE Occitanie. Tu vas sûrement penser que je suis un poil tarée (moi, je me qualifierais plutôt de pugnace dès que ça traite de paperasse) mais quand l’agent au chef du service des Douanes a épelé l’acronyme pour finalement simplifié en un « Direction générale de la répression des fraudes », je suis sûre que mes yeux ont à cet instant brillé. Encore une étape qui devrait me faire tourner le sang et qui, dans mon cas, le chauffe délicieusement. Pour cette fois, la DIRECCTE doit me communiquer les obligations et normes d’étiquetage de mes produits. On s’approche à pas de fourmis du produit final. Il y a quelque chose qui me grise, quant bien même j’en suis hyper loin encore et que je n’ai aucune idée de l’étiquette, que ce soit le nom des cuvées, la couleur du papier, son grammage, sa forme, la typo, avec ou sans serif, les lettres brillantes ou mat, verticale, horizontale, et puis, et puis…

    Allons.

     
  • Lolita 11 h 08 min le 19 June 2018 Permalien | Réponse  

    Dernier jour chez Coutelou 

    Lune : premier croissant, descendante. Périgée.

    Presque un mois au fief de Jeff. Je rentre à Nîmes. Le vent a tourné passant de sud/sud ouest, entrée maritime, à celui du nord. Sur le quai de la gare, j’affiche un visage fatigué. Mes habits, mes cheveux, chaque centimètre de ma peau sentent le soufre — une odeur de volcan qui me rappelle mes treize ans à Pompeï. Ça a été une saison lunatique, humide et orageuse, soufflant le chaud-froid. Jeff me dit avant de partir : « Au moins une chose est sure, pour les maladies de la vigne, t’en auras appris. »

    Malgré la difficulté et le rythme du travail, il y a là, dans le métier de vigneron, un sentiment d’attachement, presque de dépendance, et d’obligation qui font qu’on ne veut surtout pas faire marche arrière : comme s’il n’y avait là aucune autre possibilité, il faut le faire, se lever, y aller. La vigne ne t’attendra pas. La vigne me manque déjà, être si passionnant et passionnel, avec nous comme avec d’autres plantes. Elle se lie, s’attache, ne lâche plus. J’ai remarqué son affinité particulière avec la liseron, petite fleur à la tige aussi fine qu’un fil de coton, aux pétales nacrés, qui s’entortillent autour des plus jeunes pieds. Et qui serre. Passionnel, en effet. D’un point de vue extérieur, tu voudrais leur dire : « OK, je vois que vous vous adorez, d’un fol amour, mais regardez comment vous vous étouffez, et souffrez… Faut arrêtez maintenant. » Et souvent à contre-coeur, je devais les séparer. 

    Un matin, au marché de Puimisson, une femme que je ne connaissais pas est venue me taper la discute entre deux cagettes de légumes. Apprenant que je revenais des vignes, reluquant d’un oeil désolé mes chaussures boueuses et mes épaules mouillées, elle s’est exclamée : « Vous êtes courageuse ! Vous savez, plus personne ne veut travailler à la vigne aujourd’hui ! » Elle avait raison. Pendant tous ces jours, je n’ai croisé personne sauf de gros tracteurs. Aucun autre vigneron qui, comme nous, serait à marcher, marcher toute la journée pour remettre les fils, pour accompagner sa vigne, pour lui prêter main. J’ai souvent passé mes yeux sur l’horizon espérant en voir d’autre que nous, en vain. Sauf peut-être une fois, ce mec qui traitait vêtu d’une combinaison orange et grise, semblable à celles portées sur les plateformes pétrolières, pour se protéger des nuages de produits chimiques qu’il envoyait dans ses rangs. Sinon, il y a les cyclistes, les randonneurs au loin, qui nous rappellent combien on est seul à des kilomètres à la ronde. 

    La vigne est depuis longtemps laissée à l’abandon. L’homme ne l’a porte plus, ne la soutient plus. Même en saison pluvieuse, les rangs de vignes voisins sont irrigués : c’est ainsi que les produits chimiques (hormone, traitement…) dilués dans l’eau d’irrigation leur sont déversées. Des vignes sous perfusion afin qu’elles poussent plus vite, afin de gagner en rendement, aux allures anorexiques, à l’espérance de vie hyper courte. J’ai souvent eu les larmes au corps de voir tant de déconnection et de déni. 

    Chez Jeff, c’est une autre vision, une autre histoire, un autre désir. Il a formé un petit groupe de trois travailleurs auquel je me suis joint : Michel, présent à l’appel depuis plusieurs années, Julien Banville et Olivier Soulas, tous deux aussi vignerons dans la région. Quand je nous vois au milieu des feuilles, avec de l’herbe jusqu’aux mollets, à passer au peigne fin les treize hectares, parcelle par parcelle, des images ressurgissent alors de ma mémoire, celles de tableaux du moyen-âge où des paysans travaillaient à mains nues, dos courbé, dans la brume matinale, sous des horizons gris et pastel, clochers d’églises, champs de blé derrière. Et cette dichotomie avec ma précédente vie citadine me montre encore plus à quel point je ne me suis jamais sentie aussi bien, à ma place, droite dans mes bottes, que je le suis aujourd’hui dans les vignes. 

    Je voudrais remercier : Jeff Coutelou pour tout ce qu’il m’a appris, donné, le don de sa force et de son courage, le don de soi, et aussi pour sa confiance en moi. Pour ces soirées sur sa terrasse à boire et partager nos pensées. Pour ces promenades dans la vallée ; Olivier Soulas pour sa belle patience, ses dessins  et ce « Un je ne sais quoi ? » magnifique blanc que vous êtes priés de tous goûter un jour ; Michel pour ses blagues jusqu’à nous plier en deux, sa bonne humeur même par mauvais temps ; Julien Banville pour son côté pirate, son vin « Chateau des Gueux » vraiment pas dégueulasse et ses yeux cristallins ; Catherine, la voisine, pour son vélo et son joli sourire ; Icare le chien pour sa fidèle compagnie. 

    « Ce n’est pas en critiquant l’autre que tu feras avancer les choses, mais en expliquant ce que tu fais, toi. »
    — Jeff Coutelou, juin 2018.

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