8 août 2018 : Vacances en France

Vacances en France. Deux jolies têtes parisiennes chacune exilée dans des régions aux antipodes de la mienne sont venues me rendre visite pour quelques jours : Caroline Ledédenté domaine Grain par Grain, néo-vigneronne installée dans le Bugey (à gauche sur la photo), et Judith Sciarone, sommelière et future cidrière en Normandie (à droite). Bon vin, bonne gueuze, bon cidre, bonne bouffe. Le tout en mode avion.

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Je cherche à acheter des vignes, moins d’un hectare tout au plus, ce qui ne rend pas la quête aisée. Les vignobles ici sont des étendues que les vignerons préfèrent vendre en gros package plutôt qu’en parcellaire. Il y a deux semaines, je suis tombée sous le charme de 78 ares d’un vieux Carignan pas entretenu, près de Sommières, sauf qu’on m’a ensuite prévenue qu’ils ne donneraient pas de raisins avant deux ans, que ça ne valait que sa terre nue, que j’aurai là un travail titanesque pour l’entretenir. Je me suis résignée. Hier, j’ai visité une autre parcelle de Carignan sauf qu’elle jouxtait la Nationale dont le bruit des voitures me donnait déjà de terribles maux de tête. Pas celle là non plus. Et puis ce matin, une parcelle de 34 ares de Grenache qui m’est comme tombée dessus (merci leboncoin) heureuse nouvelle. J’irai bientôt la visiter.

C’est une saison chaude, humide, annonciatrice d’orages mais ils s’attardent : les nuages se forment, laissent échapper trois grosses gouttes, puis s’évaporent. La pluie ne vient pas. Je regarde mes barriques. Je me pose des questions. Philippe Pibarot m’a conseillé de les laver, de mécher à 12g de soufre puis basta. J’ai donc senti, mon nez découvre et apprend, et il y a cette petite phrase dans ma tête qui me répète quand on m’avait prévenue : « Tes barriques, il faudra bien les sentir, Lolita, que tu saches si c’est du bon matos ou pas. » Je me penche pour trouver entre les douelles parfum, défaut, effluve sans réellement savoir ce que je cherche. Elles sentent bon le vin, hyper bon même — je pourrais rester là des heures.

Je renverse mes barriques, les remplis de 22 litres d’eau, les tourne sur elles-mêmes pour laver tout l’intérieur, d’un coté l’autre, leur poids sur mes cuisses les marque de bleus, lacère mes genoux à cause des cerclages en fer. Puis je les laisse sécher sous ce soleil si plombant quelques jours, sous cette lune si rousse quelques nuits. Enfin, je mèche à l’aide d’une pastille épaisse qui pèse 3 grammes, qui ressemble à un cachet de Doliprane, avec un petit trou au centre. On la glisse à un fil de fer puis on l’embrase sur la flamme d’une bougie. Quand le soufre s’oxyde, il donne une odeur différente de celui employé dans les vignes, plus aigre, plus corrosif…

(suite de l’article après les photos)

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Je mèche, je bouchonne, j’attends. J’ai peur de mal faire, quand bien même la tâche n’y a rien de complexe, mais me retrouvant seule face à ce travail sans réel savoir, j’ai peur de foutre en l’air une barrique entière, à cause de maladresse, et que ça parte en sucette, qu’elle s’incendie, qu’elle ne soit pas assez sèche, que ça donne des réductions, que la pastille tombe de son fil, que ça soufre trop, pas assez etc. Je réitère le geste, quatre fois pour chaque barrique. Et vient forcément l’erreur : une de mes pastilles finit par lâcher, sûrement déjà en cendre, ça me rend nerveuse. Et si elle brûlait le bois, et si la barrique prenait feu ? Je la retourne sur son ventre, trou de la bonde vers le bas, pour voir si quelque chose en sort : il y a de la fumée opaque, qui ne s’atténue pas, qui progresse même. J’attends dix secondes, trente secondes, peut-être une minute je ne sais pas, je n’aime pas cette vision, ça me fait mal aux yeux. Je décide alors de la mouiller à grandes eaux pour diminuer son smog. C’est donc reparti pour un tour : je lave entièrement, tourne la barrique en l’appuyant sur mes cuisse, la mécherai de nouveau dans trois jours. Je n’ai aucune idée de ce qu’il s’est passé, si c’était normal, si c’était vain. On verra bien.

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29 juillet 2018 : Pré-commande et Uranus spoiler

Il y aura du Grenache, il y aura du Cinsault, il y aura du Carignan, enfin peut-être si tout va bien. Les vignes verdoyantes à la suite des fortes pluies printanières se trouvent à quelques kilomètres au nord-est d’Uzès. Puis je vinifierai ces 15 hectolitres dans la cave de Gajan, soient environ quelques 1800 slash 2000 bouteilles. Comme vous êtes déjà plusieurs à me demander où passer une pré-commande d’un vin qui n’est d’ailleurs pas même existant, et dont je ne sais encore comment je l’amènerai jusqu’à sa finalité, et dont je n’ai aucune idée de sa composition, tension, élevage, sinon que le produire le plus naturellement possible, sans intrants ni manoeuvres lourdes, ni filtration, ni collage etc., je me permets donc de vous présenter ce que j’ai en tête, si l’envie vous vient d’acheter en primeur. Toutes ces idées sont des suppositions de vinification et d’élevage, bien entendu tout peut changer du jour au lendemain en fonction des raisins, de la maturité, de si je trouve cette dernière cuve de 5 ou 7hl, des fermentations, de la malo etc. Voilà, c’est donc un achat avec « présentation non contractuelle »...

>> acheter en suivant le lien PAYPAL

  • Cuvée « Mise en Bouche » 2018, vin de France : 100% Grenache non égrappé presse directe ou macération très courte, fermentation en cuve et élevage en cuve. Je cherche ici à avoir de belles maturités sur les raisins, mais en tirer un jus assez clair, presque un blanc de noirs. On verra jusqu’où je me laisse porter, et si je tiens la macération courte. Environ 800 bouteilles. 
  • Cuvée « Manhattan » 2018, vin de France : 100% Cinsault égrappé à la main sur grille, fermentation en cuve, élevage en vieille barrique de 225L. Je voulais l’appeler « New York » mais la DIRECCTE m’a refusé parce que  le terme New-York  est un nom géographique ce qui est interdit pour les vins de France. J’ai donc opté pour « Manhattan », ce qui me plait aussi. Pour cette cuvée, je souhaite égrapper sur un de ces racks en osier, mais le temps de fabrication et le coût de cet objet me forcent à me rabattre sur une grille classique posée sur un bac. J’avais vu cette méthode au domaine Milan, il y a plusieurs années, et je m’étais toujours promis de faire des petites cuvées de cette manière, à l’ancienne. Environ 500 bouteilles. 
  • Cuvée « Le vertige de la nuit dernière s’est abattu sur moi, et sur mon téléphone s’affichaient plusieurs messages : quatre de Bérénice, un de Vincent, mais comme toujours, aucun de toi » 2018, vin de France : assemblage de Cinsault et Grenache en cuve puis élevage en vieille barrique de 225L (enfin on verra). Un titre super long, je sais, qui sort d’un manuscrit écrit cette année. Je voulais l’appeler « Bérénice », mais le nombre de fois (trop important déjà) où l’on m’a demandé « Pourquoi Bérénice », ou « C’est qui Bérénice ? » m’a clairement poussée à l’utiliser dans une phrase, comme un petit poème. Et puis Vincent, c’est pour le roman « Fou de Vincent » d’Hervé Guibert. Environ 300 bouteilles. 
  • Cuvée « Arc en ciel » 2018, vin de France : Carignan (à confirmer si je trouve ma dernière cuve de 7hl). Une cuvée à l’🌈 dessiné sur l’étiquette, en hommage à la culture queer. Environ 200 bouteilles. 
  • Patchwork de différentes bouteilles. 

Les vins seront prêts, peut-être, tu crois, je l’espère : en mars 2019.

(suite de l’article après les photos)

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Deux barriques de Philippe Pibarot.
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Lavage de la barrique puis méchage dans quelques jours.

Et puis, quelques nouvelles depuis le début de l’été…
La lune était rousse hier, surplombée par Mars, quand Uranus a finalement décidé de faire son entrée dans mon signe (taureau) jusqu’au mois de Novembre (puis il y reviendra en mars 2019 pour sept ans). Je me sens  toujours aussi électrique, néanmoins la fatigue s’estompe pour laisser place à une sérénité et un certain aplomb.

J’ai reçu l’heureuse nouvelle d’obtenir mon numéro d’assise (agrément des douanes pour transformer le fruit en alcool, donc le raisin en vin) et mon CVI, soit l’immatriculation de mon entreprise au Casier viticole informatisé.

Quand en février dernier, je suis revenue m’installer dans le Gard pour y faire mon vin, j’étais à mille lieux de croire que tout serait fin prêt pour la production cette année. Je m’étais laissée la possibilité d’un blocage au niveau administratif ou d’un oubli dans  mon organisation, me disant que peut-être tout ça, ma production, n’aurait lieu que l’année suivante. Pourtant au fil de rencontres fortuites et tellement espérées, de coïncidences et d’un soupçon de chance, vignerons désireux d’enseigner et d’aider les nouveaux implantés dans la région, sont venus vers moi pour m’offrir leur savoir, me donner des barriques, me prêter des cuves, me louer une parcelle afin que j’y récolte le raisin de mes futures bouteilles. Tout s’est déroulé, une chose après l’autre, sans embûche.

2018 restera à jamais sui generis !
Un grand merci.

29 juin 2018 : Douanes et Livre de cave

Avant-avant-hier soir, la lune brillait pleine et ronde dans un ciel pourpre d’été. Je n’ai pas dormi, je connais mon tempérament sensible à son spectre blanc, à la fois prise d’excitation, un peu stressée, mais aussi ensevelie par la fatigue. Plus je fatigue, moins je m’endors et plus je me lève tard. Je pense à beaucoup de choses, trop en même temps : la tonne de grenache noir que je vais récupérer chez Olivier Privat, la cuve de 12hl qu’il me prête, les deux barriques à aller chercher chez Jeff, ce Cinsault qu’on m’a peut-être vendu, pas sûr encore, on verra, la cave à Gajan partagée avec le domaine LBV et Henri Bourgois, les rendez-vous avec les Douanes, la CMA, la Répressions des fraudes, mon permis que je suis en train de passer, la voiture que je dois trouver, le site de la SAFER que je dois éplucher, l’école par correspondance, les cours, la biochimie, et puis et puis…

Je m’allonge sur le canapé. Il faut que j’écrive. Il n’y a que ça pour décompresser. Ça, ou une cigarette et un verre de vin. Dehors, la saison tourne au caniculaire, presque 34°C à l’ombre. Les fleurs du jardin ont déjà fané, les plantes essoufflées se courbent sous le poids de la chaleur, à la recherche de fraîcheur sous leurs feuilles voisines. Et les vignes de Jeff, que j’ai quittées il y a deux semaines, que deviennent-elles ?

Commençons par le début.
Je me pointe au Bureau des Douanes de Nîmes, un bâtiment préfabriqué qui longe l’autoroute A9. Sur un parking presque désert, une voiture de course plutôt bling-bling est en train de se garer. Je ne sais pas pourquoi mais cette image antinomique soudain m’étonne. Je suis venue à pied, cinquante minutes sous un soleil presque corrosif, la sueur perle dans mon dos. Ce rendez-vous, ça fait des semaines que je l’attends. Me voilà impatiente, comme toujours, dossier sous le bras. Je viens faire une demande de numéro d’assise. Pour transformer du raisin en pinard, il faut un numéro d’assise, alors me l’accordera-t-on ? Je le vois comme une sorte de Saint-Graal — même si le Graal n’est jamais qu’un, et qu’on espère toujours le prochain.

Je suis reçue comme rare se fait, il faut le préciser. On m’annonce que mon projet tient la route, le plan de financement aussi, que je suis dans les temps pour la vendange de 2018, que tous les papiers ont été remplis avec soin, bref en règle. Il ne manque que le Livre de Cave que je peux, à ma guise, créer dans un cahier lambda en m’inspirant de ceux déjà existants, ou ouvrir dans une application en ligne. On m’a déjà assez parlé des logiciels CIEL GAMMA etc. que les vignerons doivent remplir chaque mois pour transmettre leurs données aux douanes — j’opte pour le papier.

Le Livre de Cave (ou pour les intimes, la Comptabilité-Matière) s’énonce sous trois registres : – les entrées-sorties : le registre entrées depuis les vendanges achetées et exprimées en poids / sorties comme les ventes taxables en volume, les pertes constatées (ô part des anges) et les dégustations considérées comme des sorties non taxables ; le registre des manipulations dans les cuves et barriques ; et le registre de détention de certains produits (non merci, je n’en aurai pas besoin).

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IMG_0454© Douanes de Nîmes

Quand j’étais petite, j’avais un plaisir fou à jouer seule à la maitresse en m’inventant toute une classe. Je détenais un grand cahier dans lequel j’avais tracé des lignes, des colonnes, et y avais inscrit les prénoms de mes élèves imaginaires. Je distribuais des devoirs, que je remplissais moi-même ensuite avec plus ou moins d’erreurs en fonction des copies. Enfin, je pouvais noter et remplir mon cahier avec des commentaires. Quand on m’a tendu le Livre de Cave, je dois dire que ce souvenir qui m’avait depuis longtemps échappé m’est revenu comme un boomerang. Je ne sais pas si c’est lié à cette évocation, mais j’ai décidé de simplement le commander au Syndicat des Vignerons du Rhône pour une dizaine d’euros.

Capture d_écran 2018-06-29 à 21.45.52© Julie Le Breton

Je m’installe vers la mi-août dans l’ancienne cave coopérative de Gajan, à quelques kilomètres d’Uzès. Vous pouvez voir sur la photo, en fond de scène, les vieilles cuves avec leur petites portes en fonte qui ressemblent à des portes de four à pain. Dans une seule cuve, la cave coop vinifiait environ 420hl, soit près de 50 000 bouteilles, et il doit y avoir pas loin d’une vingtaine de cuves dans les murs de cet espace.

J’ai la chance et le plaisir de me lier d’amitié avec Julie Le Breton et Christophe Vial, locataires des lieux (et dont on peut apprécier les cuves sur la droite et palettes de carton sur la gauche). Auparavant, ils vinifiaient au domaine de La Glacière, chez Olivier Privat, avant de trouver des vignes et de s’installer à leur compte. J’aime leur parcelle de Grenache qui s’exprime avec rondeur et force, et dont le vin puisé vous laisse en fond de bouche des notes de violette et de mangue. Il me tarde de visiter leur nouvelle parcelle de Grenache blanc, de voir les baies grossir, le raisin s’affirmer, puis d’enfin goûter.

Je vous passe mes rendez-vous avec la banque, la CMA (quoique, j’ai réussi à être exemptée du SPI, un stage d’installation à la préparation d’une semaine, et c’était une bien jolie anecdote), pour passer directement à DIRECCTE Occitanie. Tu vas sûrement penser que je suis un poil tarée (moi, je me qualifierais plutôt de pugnace dès que ça traite de paperasse) mais quand l’agent au chef du service des Douanes a épelé l’acronyme pour finalement simplifié en un « Direction générale de la répression des fraudes », je suis sûre que mes yeux ont à cet instant brillé. Encore une étape qui devrait me faire tourner le sang et qui, dans mon cas, le chauffe délicieusement. Pour cette fois, la DIRECCTE doit me communiquer les obligations et normes d’étiquetage de mes produits. On s’approche à pas de fourmis du produit final. Il y a quelque chose qui me grise, quant bien même j’en suis hyper loin encore et que je n’ai aucune idée de l’étiquette, que ce soit le nom des cuvées, la couleur du papier, son grammage, sa forme, la typo, avec ou sans serif, les lettres brillantes ou mat, verticale, horizontale, et puis, et puis…

Allons.

15 juin 2018 : Dernier jour chez Coutelou

Lune : premier croissant, descendante. Périgée.

Presque un mois au fief de Jeff. Je rentre à Nîmes. Le vent a tourné passant de sud/sud ouest, entrée maritime, à celui du nord. Sur le quai de la gare, j’affiche un visage fatigué. Mes habits, mes cheveux, chaque centimètre de ma peau sentent le soufre — une odeur de volcan qui me rappelle mes treize ans à Pompeï. Ça a été une saison lunatique, humide et orageuse, soufflant le chaud-froid. Jeff me dit avant de partir : « Au moins une chose est sure, pour les maladies de la vigne, t’en auras appris. »

Malgré la difficulté et le rythme du travail, il y a là, dans le métier de vigneron, un sentiment d’attachement, presque de dépendance, et d’obligation qui font qu’on ne veut surtout pas faire marche arrière : comme s’il n’y avait là aucune autre possibilité, il faut le faire, se lever, y aller. La vigne ne t’attendra pas. La vigne me manque déjà, être si passionnant et passionnel, avec nous comme avec d’autres plantes. Elle se lie, s’attache, ne lâche plus. J’ai remarqué son affinité particulière avec la liseron, petite fleur à la tige aussi fine qu’un fil de coton, aux pétales nacrés, qui s’entortillent autour des plus jeunes pieds. Et qui serre. Passionnel, en effet. D’un point de vue extérieur, tu voudrais leur dire : « OK, je vois que vous vous adorez, d’un fol amour, mais regardez comment vous vous étouffez, et souffrez… Faut arrêtez maintenant. » Et souvent à contre-coeur, je devais les séparer. 

Un matin, au marché de Puimisson, une femme que je ne connaissais pas est venue me taper la discute entre deux cagettes de légumes. Apprenant que je revenais des vignes, reluquant d’un oeil désolé mes chaussures boueuses et mes épaules mouillées, elle s’est exclamée : « Vous êtes courageuse ! Vous savez, plus personne ne veut travailler à la vigne aujourd’hui ! » Elle avait raison. Pendant tous ces jours, je n’ai croisé personne sauf de gros tracteurs. Aucun autre vigneron qui, comme nous, serait à marcher, marcher toute la journée pour remettre les fils, pour accompagner sa vigne, pour lui prêter main. J’ai souvent passé mes yeux sur l’horizon espérant en voir d’autre que nous, en vain. Sauf peut-être une fois, ce mec qui traitait vêtu d’une combinaison orange et grise, semblable à celles portées sur les plateformes pétrolières, pour se protéger des nuages de produits chimiques qu’il envoyait dans ses rangs. Sinon, il y a les cyclistes, les randonneurs au loin, qui nous rappellent combien on est seul à des kilomètres à la ronde. 

La vigne est depuis longtemps laissée à l’abandon. L’homme ne l’a porte plus, ne la soutient plus. Même en saison pluvieuse, les rangs de vignes voisins sont irrigués : c’est ainsi que les produits chimiques (hormone, traitement…) dilués dans l’eau d’irrigation leur sont déversées. Des vignes sous perfusion afin qu’elles poussent plus vite, afin de gagner en rendement, aux allures anorexiques, à l’espérance de vie hyper courte. J’ai souvent eu les larmes au corps de voir tant de déconnection et de déni. 

Chez Jeff, c’est une autre vision, une autre histoire, un autre désir. Il a formé un petit groupe de trois travailleurs auquel je me suis joint : Michel, présent à l’appel depuis plusieurs années, Julien Banville et Olivier Soulas, tous deux aussi vignerons dans la région. Quand je nous vois au milieu des feuilles, avec de l’herbe jusqu’aux mollets, à passer au peigne fin les treize hectares, parcelle par parcelle, des images ressurgissent alors de ma mémoire, celles de tableaux du moyen-âge où des paysans travaillaient à mains nues, dos courbé, dans la brume matinale, sous des horizons gris et pastel, clochers d’églises, champs de blé derrière. Et cette dichotomie avec ma précédente vie citadine me montre encore plus à quel point je ne me suis jamais sentie aussi bien, à ma place, droite dans mes bottes, que je le suis aujourd’hui dans les vignes. 

Je voudrais remercier : Jeff Coutelou pour tout ce qu’il m’a appris, donné, le don de sa force et de son courage, le don de soi, et aussi pour sa confiance en moi. Pour ces soirées sur sa terrasse à boire et partager nos pensées. Pour ces promenades dans la vallée ; Olivier Soulas pour sa belle patience, ses dessins  et ce « Un je ne sais quoi ? » magnifique blanc que vous êtes priés de tous goûter un jour ; Michel pour ses blagues jusqu’à nous plier en deux, sa bonne humeur même par mauvais temps ; Julien Banville pour son côté pirate, son vin « Chateau des Gueux » vraiment pas dégueulasse et ses yeux cristallins ; Catherine, la voisine, pour son vélo et son joli sourire ; Icare le chien pour sa fidèle compagnie. 

« Ce n’est pas en critiquant l’autre que tu feras avancer les choses, mais en expliquant ce que tu fais, toi. »
— Jeff Coutelou, juin 2018.

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10 juin 2018 : Epamprage et visite chez Clos Fantine

Lune : dernier croissant, ascendante. Jour : feuille jusqu’à 9h07 puis fruit.

Épamprage. Ça consiste à enlever les départs de tiges sur le pied (dits gourmands) lesquels demandent trop d’énergie à la vigne pour grandir sans pour autant être bénéfiques. Désormais, chaque fois que je passe près d’un arbre qui exhibe des rejetons, je me prends à penser une seconde à leur ôter. Déformation professionnelle.

Jeff m’avait conseillé de porter des gants « Pourquoi ? » et il a caressé le cep pour me montrer ce geste qui écorcherait la peau de mes doigts à force de venir toucher le bois en cherchant derrière ce que je ne verrai pas. C’était la seule indication à ce travail, et les premiers jours, parce que j’avais peur de trop enlever, de mal faire, de blesser la vigne, j’épamprais en fonction, je me disais, jusqu’à cette limite, ça devrait aller. J’improvisais mais finalement je réfléchissais à l’envers. Par la suite, j’ai compris que chaque cépage requiert une attention différente, mais surtout qu’il n’y a pas de règles strictes ou communes. Elles changent, évoluent, en fonction de la pousse, du temps. Un jour, on préfèrera épamprer, le suivant non, puis le jour d’après si, de nouveau. Le geste doit être facile, sans trop d’effort. Je me soucie alors des précédents rangs que je n’ai peut-être pas bien fait. Je veux y revenir, j’y pense même le soir dans mon lit, mais il faut avancer, on a déjà du retard. J’ai l’impression de poser des questions idiotes : « Et ça, je peux l’enlever ou pas ? Et celui là, on le garde non ? » Je me répète, je redemande encore, tous les jours. Et si je connais déjà la réponse, je cherche en tout état de cause à être rassurée. Le mildiou se propage, le botrytis et black rot aussi. J’angoisse de mon travail, la mécanique de mes jeux de mains, et que ces gourmands oubliés soient la résultante d’une année maladive.

Palissage. On a fini de monter les premiers fils de fer et de descendre le second sur les 13 hectares de Jeff. J’ai aimé travailler avec le Carignan et le Cinsault, petits gosses habiles, qui ne claquent pas entre les doigts, qui se torsionnent facilement et acceptent de passer sous les fils. Le Cabernet Sauvignon, quant à lui, a été de loin le plus complexe à palisser et à défricher. J’en suis sortie exténuée, un peu désemparée aussi face à la rudesse de ce cépage. Comme un vieil animal qui préfèrerait qu’on lui foute désormais la paix. Le Mourvèdre, dernière parcelle investie, a pris son temps pour pousser, timide et modéré. Depuis vendredi, on a commencé à remonter le fil du haut. J’en vois la fin, c’est délectant. Déplacer tous ces câbles peut paraître une étape obscure. Au début, je ne réussissais pas à appréhender la suite. Je demande « Et donc les fils, ils resteront comme ça maintenant ? » On me répond que oui, jusqu’à l’année prochaine quand de nouveau on redescendra le premier fil, puis qu’on le remontera et qu’on descendra le second, qu’on remontera enfin. Je me suis promis d’acquérir, je l’espère un jour, au moins une parcelle sans palissage.

Pour l’instant, la seule parcelle que je n’ai pas travaillé est Rome, vieilles vignes en gobelet qui nécessitent peu d’entretien. Vois-tu comme elle est belle !

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Hier soir, Jeff et moi avons rendu visite au Clos Fantine. Corine et Carole nous ont proposé de rester pour le dîner. Je dois avouer qu’au fond de mon ventre je me sentais comme une jeune groupie en compagnie de son girlband favori. J’en ai presque rougi. On s’est régalé de leur blanc, 2013 puis 2016, et d’un rouge de Pierre Cotton. Enfin minuit a sonné puis passé, ça faisait presque trois semaines que je ne m’étais pas pieutée si tard. Le travail de vigneron est celui du lève-tôt-couche-tôt.

On a parcouru les vallées de Saint-Chinian, à la fois fougueuses et reposantes. De loin, on pourrait croire à des volcans endormis, recouverts de verdure. Le val silencieux nous domine, il y a le chant des oiseaux, les petites rivières qui déversent leur trop-plein d’eau, les routes sinueuses. Les schistes explorés ce matin révèlent en leur tranche, sous le humus, d’épaisses couches de pierres obliques aux couleurs si particulières d’ocre jaune et de mordoré. Je les imaginais davantage foncées, presque noires comme de l’ardoise. Il en dépendrait d’une succession des différentes couches géologiques ou strates, me dit-on. 

J’ai cette fâcheuse tendance à ramasser des cailloux que je fourre dans les poches de ma veste ou de mon sac. En revenant au domaine, je réalise que ma peau a pris leur même teinte sous le soleil, jusqu’à presque se confondre tel un schiste parmi les bosquets.

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6 juin 2018 : Mildiou et fatigue

Lune : ascendante, gibbeuse décroissante puis dernier quartier. Jour : fleur jusqu’à 17h11 puis feuille.

La fatigue n’est pas physique mais psychique. Je me surprends à donner beaucoup de force, me baisser, tirer sur les fils de fer, marcher, arracher les herbes, folles avoines, buissons, chardons, mon corps devrait s’épuiser, sauf que c’est ma tête. Je continue, un geste après l’autre, et parfois je ne suis plus là. Il faut que je m’arrête quelques secondes, que je fixe alors un point plus loin sur l’horizon, le bandeau de nuages agrippé aux montagnes ou un arbre près de la route, pour revenir sur terre, revenir à moi. Je plane, c’est peut-être ça, la fatigue cérébrale. Mon cerveau est ailleurs, crevé, et ne parvient plus à réfléchir sensé. Alors que mon corps suit la cadence, facile. Je plane, mes jambes avancent, mes bras soulèvent et la vigne me regarde. Je la range derrière son fil, je l’aide à atteindre l’autre, je dénude son pied des verdures envahissantes. Déjà deux semaines. Je me demande ce qu’elle va devenir, comment va être son raisin. Depuis peu, elle exhibe des petits pois à peine plus gros qu’une tête d’épingle. Chaque petit pois deviendra un grain.

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La vigne m’apprend à ralentir. Mon tempérament tête baissée, foncer coûte que coûte, peut me jouer des tours. Cette sensation de ne jamais s’épuiser laisse soudain place à la question de pourquoi aller si vite ? Je sais d’où ça me vient : Paris. Ça m’est resté. Parfois, à peine réveillée, encore dans mon lit, que je me sens déjà stressée comme autrefois avec ce noeud dans l’estomac. Et puis je réalise que personne ne viendra me demander le dernier compte rendu de la dernière réunion, la guest list validée, le nom du photographe, les références ou sponsors. Il me faut encore quelques minutes pour que je comprenne que cette vie est passée, terminée,  que ça ne sert à rien d’être dans l’urgence, que tout peut attendre un peu, une demi-journée, que ça ne s’arrêtera pas de tourner.

Alors je sors de chez moi, et je vais marcher.
Tout prend une tournure plus délicieuse, détachée et sereine quand on marche.

Il y a autre chose que la vigne m’a appris : côtoyer des choses qui bougent, se déplacent, s’agitent contre mes poignets. Les insectes. Et, si je n’en ai jamais vraiment eu peur, là, j’avance littéralement avec eux. Ma main frôle en permanence des araignées dormeuses couleurs fluo, des chenilles à la texture épaisse, des sauterelles qui se détachent à peine du vert de leur feuille, des guêpes qui préparent un nid entre les armatures des piquets, des papillons qui ressemblent plus à des brindilles qu’autre chose. Il y a quelques jours, je me suis faite mordre par une tique, elle était attachée dans mon dos depuis la veille, on l’a enlevée, on a nettoyé la plaie. Il n’y avait plus rien à craindre, j’ai pourtant cru que j’allais galérer à retourner dans les vignes, que la psychose serait plus forte, que je croirais sentir une tique à chaque nouvelle sensation bizarre de piqûre. Le lendemain, je bossais de nouveau bras dénudés, nuque au vent, cheveux attachés, et le soir, j’inspectais mon corps. Voilà, ça ne va pas plus loin que ça. Découvrir qu’on peut vite se détacher de peur instaurée depuis l’enfance. 

Laisser parler l’instinct plutôt que la tête n’a jamais été, en l’occurence, un véritable problème. Ma personnalité matheuse et cérébrale fait confiance aux coïncidences et accepte aussi le hasard. Les deux vont ensemble. Néanmoins, il m’arrive de passer des soirées entières à imaginer ma première cuvée, savoir exactement ce que je veux sur la langue, à force de comparaison avec des vins précédemment dégustés, appréciés, bus et re-bus, comme pour en faire des pochoirs dans ma mémoire que je n’aurais plus qu’à prendre en décalcomanie, faire jouer mon nez, suivre cet instinct, en me répétant : comme les siens mais pas trop quand même, avec des notes comme ceux-là, mais plus nerveux, moins acide mais plus poivré, moins floral mais plus aérien, moins tannique, etc. Ça se joue dans ma tête comme ces images qu’on retourne pour retrouver la paire, sauf qu’il n’y a aucune paire dans ce jeu. Il n’y a pas multiples possibilités, mais une seule possibilité : comme un vin que je connais au fond de moi et que je n’aurais encore jamais goûté. Quand tout va bien, je réfléchis ainsi. Et puis quand je commence à désespérer, alors j’imagine réaliser la direction opposée de ce que je souhaite. Que je devrais faire avec, parce qu’on ne maitrise pas tout. Que j’ai conscience d’avoir clairement besoin d’années d’expérience avant d’atterrir là où je veux vraiment arriver. Que je ferai des vins de misère, peut-être, sinon merci la chance du débutant ! que mes cuves sinon partiront en volatile, que je perdrais des récoltes, puis qu’enfin je gouterai et me dirai, un jour, dans longtemps, pas si longtemps, on a le temps après tout, que putain qu’est-ce que c’est bon !

3 juin 2018 : Ouverture

Lune : ascendante. Noeud descendant.

J’ai longuement réfléchi au moment le plus propice pour ouvrir ce journal. Chaque fois, je me disais que j’aurais dû m’y prendre plus tôt, hier, la semaine précédente, en avril, mars ou peut-être même au début de l’année. J’ai amoncelé notes et inspirations, au hasard dans mon téléphone ou un carnet, sans vraiment les trier ou y revenir, puis le lendemain j’apprenais encore, j’oubliais de coucher sur le papier ma journée, et le temps s’en est suivi ainsi jusqu’à ce qu’il me perde en lui-même. Un temps qui me semble couler différemment, à la fois suspendu et, dans les vignes, filant à folle allure. 

C’est un printemps un peu bizarre, un peu pourri. Juin débute à peine et il pleut un jour après l’autre, ponctué parfois de journées de chaleur trop courtes. Les orages sont intempestifs, les matinées humides et le sol rempli d’eau. J’ai pu sentir les fleurs de vignes en collant ma figure à leurs pétales, j’ai rencontré le mildiou qui entoure les grappes, aplatit sur le revers des feuilles une couleur blanche quand il est actif puis brune, une fois traité. J’ai longé les rangées de Grenache, de Clairette, de Carignan, le pantalon trempé de boue et la tête recouverte de sueur.

J’ai atterri chez Jeff Coutelou à la fin du mois de mai, pour y travailler quelques semaines. Le domaine est implanté à Puimisson, dans le Languedoc. Avant ça, je n’avais aucune idée de son emplacement exact, sinon qu’il se trouvait non loin de Saint-Chinian. J’ai dû chercher sur une carte pour comprendre que ce petit village se situait à une distance presque égale entre Béziers et Bédarieux. Mille habitants. Ici, les gens ont le visage cramé par le soleil, ridé, tiré. On me conseille d’appliquer d’épaisses couches de crème solaire pour me protéger, même par ciel couvert.

En arrivant, il m’a fallu plusieurs jours pour m’accoutumer au lieu comme souvent quand je bouge ou déménage, quand je sors de ma routine ; pour m’acclimater à ce nouveau paysage, à ces soirées qui me paraissaient davantage plus longues, et à cette lune plus grosse par-dessus les toits. Il m’a fallu m’organiser pour faire les courses : le primeur ne vient que le mercredi matin, le boucher le jeudi en fin d’après-midi, le poissonnier le vendredi. Tout le reste de la semaine, tu n’as que la possibilité de t’approvisionner en cigarettes ou pain chez le buraliste. Le supermarché le plus proche se trouve à une quarantaine de minutes à pied, j’emprunte une petite voie qui longe les champs, terrain de poussière où de gros 4×4 s’amusent à me frôler de près — je ne manque pas de les gratifier de quelques doigts d’honneur mérités. Il m’a fallu réapprendre à me coucher à 21 heures, sinon me forcer, ou tu ne tiens pas les journées qui s’enchainent à la vigne. Puis tomber, lourde comme une souche la semaine suivante, épuisée, le corps endurcit et qui récupère.

J’ai la chance d’être encore jeune, avec une santé de fer malgré des épisodes de fatigue chronique avec lesquels j’ai appris à vivre depuis. Ces épisodes m’ont fait comprendre, par la force des choses, que les horaires fixes d’une vie réglée en agence ne sont définitivement pas pour moi. Que je dois aussi être mon propre patron pour que, les jours où mon corps lâche et les articulations me lancent, je puisse rester au lit.

Au cours de ces dernières années, j’ai l’impression d’avoir accumulé un bagage de savoir à peine plus lourd qu’une poignée de terre. Qu’il suffirait de souffler pour que j’oublie tout. C’est certainement parce que je vivais les choses depuis les grandes villes. Montpellier d’abord, Paris pendant sept ans, enfin Vancouver et Toronto au Canada. Il y a peu de temps, en 2017, je décidais devenir vigneronne. Parce que le poids de ce savoir n’était pas suffisant, que je ressentais le besoin de vivre l’expérience depuis l’intérieur. Mais aussi parce que je réalisais combien le métier de sommelière me rendait vraiment malheureuse. 

Autrefois, plus que le vin, l’écriture était un besoin vital. Je pensais : si on m’enlève le vin, tant pis, mais si on m’interdit d’écrire, alors à quoi bon vivre ? Aujourd’hui pourtant, je ne suis plus à même d’en dire autant. C’est la vigne qui m’a eue, elle qui a pris une place importante dans ma vie, dans mon quotidien : elle me gouverne. J’en suis tombée amoureuse sans me rendre compte, désormais je pense à elle tous les jours. Je rêve d’acquérir ou de planter ma première parcelle. La vigne, pour moi, est comme un chat sauvage. Indomptable malgré tes efforts. Elle est là, elle te regarde, elle se moque éperdument de ce que tu penses. Elle ira se faufiler, s’entortillant à d’autres branches, où bon lui semble. On ne peut maîtriser la vigne, seulement l’accompagner. J’ai un réel amour pour elle, aussi récent soit-il, parce qu’il réside à la fois dans cette complicité et cette dualité. La vigne veut rester coûte que coûte indépendante, mais sans toi, elle manquera de justesse. L’homme lui prête une main nécessaire pour qu’elle donne le meilleur d’elle-même. Enfin, je crois, du moins c’est ce que je ressens car à ce stade, je ne sais pas grand-chose finalement.

M’installer dans le sud de la France, en Occitanie, en Languedoc plus exactement, était pour moi une évidence. Après avoir vécu plus d’une année à l’étranger, il aurait été absurde pour moi d’aller travailler la vigne en Loire ou en Alsace. Ça aurait été vivre dans un autre pays au sein même de mon propre pays. Je sais que j’aurais de nouveau éprouvé ce fameux « home sick » qui m’avait tant fait défaut au Canada. J’aurais continué de comparer, lumière du nord et celle d’ici, vent du nord et Mistral, j’aurais continué de ressentir  le déracinement, le manque de notre accent, de notre cuisine méditerranéenne, huile d’olive et brandade de morue. Je suis une fille du sud, quand bien même cela surprenne, j’ai grandi en voyant ce soleil chaque matin, à cette altitude basse bordée par la mer et les collines, à ce 43ème parallèle nord, à cette distance qui résonne en moi comme idéale, parfaite, inimitable de l’horizon jusqu’au zénith — il me faut donc mourir ici.