Buenos Aires

— Concours Journal Libération, Apaj 2012, thème : Portraits de villes

Paris ne dort jamais. Jamais. Et son ciel jaune sans étoiles, peu nous chaut puisque nos yeux en sont parsemés. La nuit encore fraîche d’avril et nous parcourons inlassablement les boulevards exigus à la recherche du prochain (…)

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— Concours Journal Libération, Apaj 2012, thème : Portraits de villes

Paris ne dort jamais. Nous lorgnant avec son ciel jaune sans étoiles, mais peu nous chaut puisque nos yeux en sont parsemés. Dans la nuit encore fraîche d’avril, nous parcourons inlassablement les boulevards exigus à la recherche du prochain. Du prochain qui comprendra que seule la suffisance de l’autre permet de ne plus être perdu dans les immensités des villes. Comme Los Angeles, Bombay ou Djakarta. Comme Buenos Aires, aussi.

Te souviens-tu mon amour, quand tu m’as écrit de cette ville agitée, tu étais seul et abîmé. Nous étions séparés d’une passion qui ne satisfaisait plus nos attentes. Alors tu es parti rejoindre cette ville que je suis sûre pour décrire tant j’ai ressenti ton brisement depuis là-bas. Il faisait chaud, c’était il y a deux ans. Deux ans, et Buenos Aires n’a pas changé — moi non plus, d’ailleurs.

Alors ce soir, au lieu de parcourir la ville, je vais te raconter comment tu l’as vécu.

Ça sentait la frite et le panaché. Sous la tonnelle rouillée de sa petite maison des quartiers crades, elle épluchait encore des pommes de terre, une bassine entre ses pieds. Ça devait faire des heures maintenant qu’elle s’attelait à cuisiner. Mais pour elle, ça signifiait continuer de vivre — on l’aimait pour ça et elle n’y était pas pour rien, dans cette ville d’affamés. Son petit-fils veillait la cuisson, sa main proche du feu, derrière la véranda : les frites, faut y prêter attention. Elle essuyait son couteau sur le revers du linge, quand un homme d’une trentaine d’années s’est avancé d’un pas tranquille et d’un espagnol particulièrement bien maîtrisé. C’était toi.

Tous les murs ont été envahis, capturés, signés de ta main, ta belle main qui autrefois caressait mes épaules ou le creux de ma nuque. Alors telle une fresque gigantesque, tu as travaillé à l’envie d’occuper une ville aux murs morcelés par la haine et les tensions. Ainsi tu oubliais un peu Paris et son insupportable fierté, tu oubliais l’orgueil des gens faussement heureux et la peine d’un romantisme toujours planant. La peinture donnait au travers de Buenos Aires une décadence nouvelle à tes dimensions vulgaires. Un trait dans l’immensité.

Ton devoir de peindre une ville, de savoir que dans ces circonstances tu aurais l’aboutissement d’un travail que l’on t’avait empêché de réaliser ici. Oui, Buenos Aires t’a donné le droit d’écrire sur les murs, d’émotionner les plus avertis en mesurant les distances et l’urbanisme.

Je suis sûre que les rues t’accueillaient avec joie, que les immeubles embrassaient ta peinture et que la population acclamait ton œuvre. Je suis sûre que la ville rayonnait de te voir, tout comme je rêvais de t’avoir.

On t’a ouvert chaque porte à laquelle tu frappais pour demander un lit. En retour, tu leur racontais d’où tu venais, tout ce que tu avais à offrir, autour de plats épicés et de bières légères. De jeunes filles aux corps juvéniles ont pointé leurs seins vers toi. Leur peau caramel et les yeux comme des billes, je ne sais pas si tu as résisté. Elles avaient les cheveux longs et très noirs, les reins chauds, les jambes fines et douces, tu as trouvé une griserie dans le cœur de ces pucelles.

Il y avait de la poussière partout, dans l’air, dans vos poumons, sur les verres. Puis on t’a dit que ce que tu faisais ici était important, admirable, que l’on y portait un intérêt certain. On t’a dit que si tu restais, on te donnerait de l’argent, des femmes et un toit. L’homme avait une chemise comme on n’en voyait plus. Ca t’a fait rire — moi aussi. Alors, dans la touffeur miroitante, tu as pris une cigarette de paille puis accepté sa proposition.

C’est ainsi que Buenos Aires m’a pris les dernières chances de t’avoir. Tu l’as épousée, cette ville de misère, tu n’es jamais revenu. Buenos Aires, je t’en veux encore de m’avoir volé un homme pour qui j’étais donnée.

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