Embrasse-moi, Khashayar

— Concours Conférence Olivaint 2013, thème : Baisers Voilés

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— Concours Conférence Olivaint 2013, thème : Baisers Voilés

Quand ma mère annonçait le déjeuner, c’était en criant nos prénoms par la fenêtre. D’une voix enrouée, semblable à sa silhouette de gringalet, cet appel nous réconfortait. Ma petite sœur m’attrapait aussitôt la main et nous rentrions, agitées et les cheveux pleins de poussière. Mais l’insouciance de l’enfance fut très vite ensevelie par les délires de notre civilisation.

L’Iran. Des drapeaux, du sable, des vitres opaques… Quand j’ai eu 18 ans, mes parents m’ont mise dans un avion, pour la France, il ne fallait pas que je reste ici, sinon je mourrai. « Ma douce fille, tu es trop bavarde ! » me répétait ma mère, et elle ajustait, avec ses longs doigts, mon foulard sur le front. Un foulard coloré ou parsemé de petites fleurs, jamais noir ! Et jamais sur les sourcils non plus. Je laissais mes cheveux dépasser, comme si le foulard avait glissé et que j’étais étourdie, imprudente. Si l’on me demandait des justifications, je disais qu’il me tenait trop chaud.

Notre maison était perchée au bout d’une ruelle pavillonnaire. Il fallait se méfier des voisins, et des passants, et des livreurs. De tout le monde en sorte. Je ne pouvais ouvrir la porte que si tante Melika venait pour le thé aux pistaches. Sinon, ça m’était interdit.

On apprend que l’interdiction est notre liberté. On vit cloisonné, apeuré de tous, misérable.

Ma petite sœur Sanaz, elle avait de grands yeux noirs mais parfois je me disais qu’elle était peut-être aussi aveugle que les autres. « Sanaz, tu es réveillée, je lui chuchotais parfois le soir, sous l’oreiller. Si j’ai un plan pour filer, tu viendrais avec moi ? — Non, Golnaz, non… » Personne ne voulait me suivre. Je me sentais incroyablement pauvre et abandonnée.

Plus le soleil était chaud, plus mon foulard m’étouffait. Et plus je grandissais, plus j’avais soif de voir les limites auxquelles on était tous confrontés. Je criais dans la rue : « Je veux lire ! Je veux lire du roman français et anglais ! » et ma mère se jetait sur mon oreille pour que je taise mes bêtises.

Les réunions de famille étaient mes occasions préférées. A la fin du repas, je guettais mon père et attendais qu’il descende à la cave pour rapporter la petite jarre interdite. Dans les verres, il versait doucement le liquide parfumé à la manière d’un rituel sacré. Un à un, les convives s’exclamaient de bonheur. J’apercevais le jus des raisins secs fermentés glisser dans leur gosier. Quand l’alcool avait fini par les rendre tous gais, je pouvais raconter mes bêtises, ils riaient, ils s’en foutaient.

Téhéran, an 2000, sur le calendrier grégorien. Le passage du millénaire, nous le ne voyions pas. Mais moi, j’étais bien déterminée à le vivre à ma manière. J’avais 16 ans.

C’était une nuit fraîche. J’avais décidé de prendre la fenêtre, seule. Je n’allais pas courir bien loin, mais déjà j’étais libre. Je pouvais poser le pied à gauche ou à droite, personne pour m’ordonner ce que je devais faire. J’ai trottiné ainsi, dans la nuit noire, en évitant les lampadaires, en évitant de faire du bruit. J’ai tâtonné. Je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller, moi, Golnaz. Au bout d’une heure je me suis rentrée, heureuse de mon aventure.

Le lendemain, j’ai crâné mes péripéties au lycée. Je brodais un peu, je voulais que ce soit plus faramineux qu’une simple excursion au coin de ma rue. Mes copines buvaient mes paroles. Puis une d’entre elle s’est mise à raconter ces fêtes clandestines, dans le nord de Téhéran. « Ma grande sœur, elle y va en cachette, y a des garçons qui passent la prendre en voiture… »

Alors un soir, j’ai mis ma plus jolie jupe et j’ai foutu le camp. Une voiture m’attendait trois rues plus loin, silencieuse et maligne.

On a roulé à travers les montagnes jusqu’à la fête, autour d’un feu.

L’Iran la nuit. Des garçons, des bières, de l’herbe… Faut pas croire ! Les filles resplendissaient sans leur foulard. Tous, on était beaux et scintillants sans cette peur au ventre. Des jambes fines se mêlaient aux bras poilus, des strass dans les cheveux, des cigarettes au bord des lèvres.

Enfin je pouvais bouger mon corps aux rythmes des guitares, faire des yeux aguicheurs aux garçons. Je pouvais chanter, rire, échanger des cassettes, des bouts de joins, des bijoux. On faisait n’importe quoi, tant que c’était interdit. On était la jeunesse révolutionnaire ! On respirait sous le ciel étoilé l’air frais de notre liberté.

Et alors, je t’ai vu, avec ton allure et tes souliers cirés. Je t’ai vu. Tu venais vers moi, on a dansé, on s’est embrassés.

Puis certains soirs on se donnait rendez-vous à la fête pour se voir. Au petit matin, avant le lever du jour, on se séparait le cœur serré. Soudain, je ne pouvais plus dire, voir, ni comprendre sans t’avoir dans mes horizons. Tu étais devenu une raison à mon existence comprimée, je ne voulais que le parfum de tes cheveux noirs contre mon nez. « Golnaz, tu me disais, je t’ai enfin trouvée… » Si c’est ça, l’amour, alors on ne nous l’apprend pas.

Cette société brimée tu n’en avais rien à carrer. Je t’ai suivi n’importe où.
« Rejoins-moi à la plage, cet après-midi, on ira derrière les rochers.
— Seule ?
— Fais-le, tu verras, il ne t’arrivera rien. Mets bien ton foulard, baisse la tête et il ne t’arrivera rien. »

J’ai goûté à l’interdit en plein jour. Pour vivre nous devions être des hors-la-loi. Un foulard noir piqué jusqu’aux sourcils, la tête obliquée vers le bitume, la faible allure, je suis venue te retrouver. Et j’ai réussi, on ne m’a pas arrêtée. « Fastoche, en fait ! »

Penser est interdit !
Vivre est interdit !
Même respirer est interdit !

Mais avec toi, j’avais droit à tout cela. Je pouvais admirer tes yeux au soleil, ta peau au soleil, notre amour était dévoilé à Ormazd. « Embrasse-moi Khashayar, que je lui répétais sans cesse. Embrasse-moi ! »

J’étais collée à son flan, toujours, sans pouvoir me détacher de peur de le perdre, les bras enlacés autour de sa nuque, mes lèvres contre les siennes. On a fini par oublier que l’on n’était pas seuls. Les yeux embrasés, on se sentait invincibles. Invisibles.

« Sortez de la voiture, ils ont crié au travers de leurs barbes bouclées. Sortez ! »
Le policier m’a tirée par le bras et jetée contre un mur. Ils étaient cinq de la police des mœurs, cette police sans cœur. Au scandale, je voulais crier, mais j’ai plutôt commencé à trembler.
« T’es qui, toi ?
— Sa cousine. » j’ai répondu. Et ils m’ont passé les menottes.
« Papiers, papiers ! C’est ta cousine ? C’est ta cousine ? Tu réponds ? » Khashayar a simplement tourné son visage vers moi, j’ai vu des larmes dans ses pupilles.
« Qu’est ce qu’elle fait avec toi ? Tu cherches la prison ? Par Ahriman ! Mineurs, un chiffon sur la tête, des cigarettes… Allez, on les embarque ! » On a mis Khashayar dans une voiture, moi dans une autre.

Dix jours en cellule pour cause d’amour. A boire dans la même bassine que les putains et les droguées. Prisonnière de mon sort, je demandais la flagellation, je me faisais mordre par les autres détenues, je préférais mourir ici que de sortir… Pour aller où sinon ? Ce pays dont je suis prisonnière ? Respirer est interdit en Iran…

Quand mes parents ont pu me libérer, j’ai pleuré des jours et des nuits d’être séparée de lui.
« Tu as fait de la prison et tu pleures un garçon ? Ma fille, tu devrais avoir peur ! Tu es folle ! Que veux-tu ? Te risquer pour une histoire futile ? »

Sans cette rencontre, je n’aurais pas pris cet avion pour la France. Il ne fallait pas que je reste ici, sinon je mourrai.
« Ma douce fille, tu es trop bavarde ! me répétait ma mère.
— Non, je suis amoureuse. Alors je suis déjà une criminelle… »

Khashayar, j’espère que tu n’as pas reçu les soixante coups de fouet. Khashayar, j’écrirai des poèmes pour que jamais tu n’oublies que cet amour involontaire est le vestige de nos vies. Khashayar, je te dois ma liberté.

photo © Stéphane Kénéch

2 réflexions sur « Embrasse-moi, Khashayar »

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