Belle de Nuit

— Nouvelle écrite pour la marque Proêmes de Paris

« Au premier coup d’œil, on pourrait croire que ces jolies s’expriment comme tant d’autres. Pourtant discrètes en journée, elles découvrent leurs robes à la tombée du jour. Florissantes pour une nuit, incarnées par toutes les saisons, elles restent fidèles en se suivant l’une après l’autre, et ainsi démontrent leur force de beauté en n’étant jamais qu’une. Elles vont toujours par plusieurs, béantes comme des tournesols et on les trouve si bien dans les jardins apprivoisés que dans des coins incultes.

Eloïse en attrapa quelques-unes qui fleurissaient près du chêne. Leurs pétales roses et fuchsias, fragiles comme les ailes d’un papillon, restaient droits et vaillants par-dessus le pistil. En se promenant à travers le champ qui découlait de la butte, elle avait trouvé ces fleurs, s’était arrêtée un instant pour les admirer, se disant que depuis trop longtemps elle les connaissait sans jamais vraiment les contempler. Toutes ces choses qui nous entourent et qui, jusqu’à ce que l’on prenne le temps de s’y attarder, n’ont aucune signification autre que d’être ce qu’elles sont, sur le bas-côté.

Ainsi, ces fleurs mystérieuses, au joli nom de Belle de Nuit, qui fanent chaque matin pour être remplacées aussitôt par une nouvelle, laquelle ne s’ouvrira que le soir venu, ces fleurs pourtant banales dans leur architecture, devinrent pour Eloïse comparables à un miroir dans lequel elle pouvait se ressentir. Une belle de nuit modérée et attendant l’heure tardive pour paraître vêtue de ses plus beaux atours, et magnifier ainsi son petit monde. Au delà de ses convictions de voir et revoir les gens, elle trouvait dans cette puissance une foi d’être, un bonheur existentiel et un bienfait ontologique.

D’ailleurs, quand elle se rendit au métro Charonne, son espérance n’y était que dans l’idée de ne pas perdre les liens qu’elle avait pu coudre la veille avec Richard. Et, de la fragilité de cette couture, elle savait ne pouvoir s’opposer à cette invitation.

Eloïse entra dans le restaurant, aperçut Richard qui fumait, l’air vague en admirant le jardin. Les formules de politesse furent brèves, ils s’étaient quittés la veille. Elle raconta son trajet de chez lui à chez elle, Richard répondit par un bref « C’est bien, c’est bien… » et, quand tout fut dit, les deux compères prirent le silence qui s’installait entre eux et se réchauffèrent avec. Eloïse tenait ses coudes sur la table et ses mains croisées, droite face à Richard. Elle élargit un petit sourire qui démontrait une certaine gêne. Puis, elle tourna son visage vers le jardin et, à travers la baie vitrée, remarqua ces fleurs, discrètes et tendrement fermées à cette heure de la journée. Par bouquet, on les apercevait dans un coin, au pied d’un bosquet de roses qui propageaient leurs ombres sur elles.

A la vue de ces demoiselles, Eloïse ne put s’empêcher de s’écrier, les yeux cherchant d’autres de ces fleurs sûrement cachées. « Ce sont des Belles de Nuit ! Regarde Richard, les vois-tu ? » et Richard de se tourner vers le jardin et de voir pour la première fois, entre les bégonias et les bosquets, ces petites fleurs aux pétales agréables, fermés, comme des cloches qui recouvreraient des secrets. On eut voulu les cueillir afin d’y glisser un doigt et d’ouvrir leur porte pour y plonger nos souvenirs et visions que la jeunesse avait emportés quand on eut fini par grandir. »

— Lolita Sene

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photo © Grégoire Alexandre

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