Vladimir, ce n’est pas à Paris que tu mourras

Un visage sans lune, des cheveux clairs et une frange mal coupée. La première fois que je rencontre Vladimir, je ne peux m’empêcher de voir, au fond de ces yeux pâles, derrière cet air enfantin, alors âgé d’à peine trente ans, une tristesse peu singulière.

Je l’apprécie tout de suite. J’ai envie d’en savoir plus sur lui, sa vie, et que nos échanges ne s’arrêtent pas à la  discussion banale d’un ouvrier de chantier avec sa cliente. Quand je lui demande « Vladimir, c’est possible de casser ceci, d’ajouter cela… » il me répond toujours « Oui, c’est possible, tout est possible ! » et cette simple idée de la possibilité infinie au fond me rassure. Lui qui a connu l’effondrement, les brisures et conflits de son pays, lui qui a dû quitter sa famille et s’aguerrir à la douleur, lui ne connait désormais plus l’impossible.

Un matin, tandis qu’on partage un café en contemplant le chantier, je lance « Kak tebia zovut ? » Vladimir rit doucement, ses joues rosissent dans le froid de décembre. Je continue à clamer quelques mots de mon maigre vocabulaire : « Sobaka ! Diban ! Dom ! Au fait, t’es russe, Vladimir ? » quand il balance soudain la tête en un non bien formel. Vladimir a fui l’Ukraine. Voilà maintenant presque quatre années qu’il n’a pas foulé du pied sa terre natale. 2012 ne parait pas si loin pour nos vies sans guerre, quand on s’interroge Déjà ? J’ai l’impression que c’était hier ! ce n’est pas la même pour ceux dont les années ressemblent à une éternité.

« Je veux retourner dans mon pays, revoir ma famille, mes amis… Quand ça ira mieux, un jour, peut-être… On verra… »

Paris n’est pas facile, la France pas si accueillante. Il vit avec sa femme dans une petite piaule de quinze mètre carrés loué à « des amis d’amis » réseaux avec lesquels on ne préfère pas trop marchander. Il est venu un jour pour échapper à la guerre, pour ne plus jamais avoir à « tenir une arme » fait-il en mimant de ses mains la mitraillette contre son ventre, pour ramasser un peu d’argent et avec l’espoir de revenir bientôt dans son pays. Et puis les dettes s’échelonnent, liées à des réseaux, des trafics auxquels on ne peut se défaire ainsi.

Vladimir et sa femme ont une fille de treize ans qui est restée en Ukraine, chez la grand-mère, et ils attendent aujourd’hui un nouvel enfant. Il me confie être heureux que ce soit un garçon. « Les filles, c’est pour la mère, et les garçons, c’est pour moi ! » La relève, il l’attendait. Il joint les mains et regarde le ciel pour remercier. Il me raconte alors sa paroisse, dans le sixième arrondissement de Paris, la Cathédrale orthodoxe Saint-Volodymyr-le-Grand, sa passion pour Christ, la messe tous les dimanches « Enfin presque, quand on n’est pas trop fatigué… » continue-t-il d’un air presque gêné.  Contrairement aux catholiques, les orthodoxes ne communient pas à chaque célébration.
« Communier, tu comprends ce mot ?
— Oui, oui…
— Ca ne te manque pas ?
— Oh non. Je m’en fiche, c’est pas grave parce que Dieu est partout, tout le temps. »

Parfois, Vladimir se pointe avec le coeur gros, les yeux fermés, il fait la gueule. L’alcool de la veille chauffe encore ses veines, le chantier avance péniblement, mais c’est comme ça, on ne dit rien et on patiente le lendemain.

« Vladimir ? Comme Vladimir Nabokov ?
— Ha, Ha ! Oui ou comme toi, Lolita
— Et tu connais Natalka Bilotserkivets ? Le poème Ce n’est pas à Paris que nous mourrons ?
— Oh oui… »
Natalka Bilotserkivets, née en Ukraine en 1954, a écrit ce poème à l’époque où une Ukraine indépendante était encore plus une utopie qu’une réalité. Ces vers lyriques sont devenus l’hymne de toute une génération révolutionnaire. Repris en chanson par un groupe de rock ukrainien, le poème a été récompensé, à la veille de l’indépendance de l’Ukraine en 1991, par le Grand Prix du Festival national de musique populaire. Vladimir connait ces mots. Quinze ans plus tard, ils doivent résonner avec bien plus fureur et d’ironie. César Vallejo écrivait « Je mourrai à Paris un jeudi soir ». Vladimir, prions pour la paix et ainsi pouvoir s’écrier un jour, que ce n’est pas à Paris que tu mourras.

Ce n’est pas à Paris que nous mourrons (recueil November, 1989)

On oublie les lignes les odeurs les couleurs et les sons
La vue baisse l’ouïe faiblit et s’en vont les joies simples
Pour rattraper son âme on tend le visage et les mains
Mais elle vole hors d’atteinte elle passe tout là-haut

Il n’y a plus qu’une gare et sur le dernier quai
S’enroule enfle la grise écume des adieux et voilà
Que déjà elle délave mes paumes impuissantes
Remplit ma bouche d’une chaleur écœurante
L’amour demeure mais mieux vaudrait qu’il ne soit pas

Dans un lit de province j’ai pleuré jusqu’à l’épuisement
Sous l’œil dégoûté d’un lilas vermeil à la fenêtre
Le train roulait sans heurts et d’un air morne des amoureux
Regardaient la couchette crasseuse haleter sous ton corps
Et se calmait s’endormait le banal printemps d’une gare

Ce n’est pas à Paris que nous mourrons maintenant je le sais
Dans un lit de province gorgé de sueur et de larmes
Personne ne viendra t’apporter du cognac je le sais
Personne d’un baiser ne nous consolera
Sous le pont Mirabeau
Les cercles de ténèbres ne s’effaceront pas

Nous avons trop pleuré trop offensé la nature
Nous avons trop aimé
Couvrant de honte les amants
Nous avons trop écrit de poèmes
Faisant fi des poètes
Jamais
Ils ne nous laisseront mourir à Paris
Et l’eau sous le pont Mirabeau
Ils vont l’encercler d’une armée de gardiens.

Natalka Bilotserkivets

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