6 juin 2018 : Mildiou et fatigue

Lune : ascendante, gibbeuse décroissante puis dernier quartier. Jour : fleur jusqu’à 17h11 puis feuille.

La fatigue n’est pas physique mais psychique. Je me surprends à donner beaucoup de force, me baisser, tirer sur les fils de fer, marcher, arracher les herbes, folles avoines, buissons, chardons, mon corps devrait s’épuiser, sauf que c’est ma tête. Je continue, un geste après l’autre, et parfois je ne suis plus là. Il faut que je m’arrête quelques secondes, que je fixe alors un point plus loin sur l’horizon, le bandeau de nuages agrippé aux montagnes ou un arbre près de la route, pour revenir sur terre, revenir à moi. Je plane, c’est peut-être ça, la fatigue cérébrale. Mon cerveau est ailleurs, crevé, et ne parvient plus à réfléchir sensé. Alors que mon corps suit la cadence, facile. Je plane, mes jambes avancent, mes bras soulèvent et la vigne me regarde. Je la range derrière son fil, je l’aide à atteindre l’autre, je dénude son pied des verdures envahissantes. Déjà deux semaines. Je me demande ce qu’elle va devenir, comment va être son raisin. Depuis peu, elle exhibe des petits pois à peine plus gros qu’une tête d’épingle. Chaque petit pois deviendra un grain.

34928559_1825180721118513_2408712428050186240_n

La vigne m’apprend à ralentir. Mon tempérament tête baissée, foncer coûte que coûte, peut me jouer des tours. Cette sensation de ne jamais s’épuiser laisse soudain place à la question de pourquoi aller si vite ? Je sais d’où ça me vient : Paris. Ça m’est resté. Parfois, à peine réveillée, encore dans mon lit, que je me sens déjà stressée comme autrefois avec ce noeud dans l’estomac. Et puis je réalise que personne ne viendra me demander le dernier compte rendu de la dernière réunion, la guest list validée, le nom du photographe, les références ou sponsors. Il me faut encore quelques minutes pour que je comprenne que cette vie est passée, terminée,  que ça ne sert à rien d’être dans l’urgence, que tout peut attendre un peu, une demi-journée, que ça ne s’arrêtera pas de tourner.

Alors je sors de chez moi, et je vais marcher.
Tout prend une tournure plus délicieuse, détachée et sereine quand on marche.

Il y a autre chose que la vigne m’a appris : côtoyer des choses qui bougent, se déplacent, s’agitent contre mes poignets. Les insectes. Et, si je n’en ai jamais vraiment eu peur, là, j’avance littéralement avec eux. Ma main frôle en permanence des araignées dormeuses couleurs fluo, des chenilles à la texture épaisse, des sauterelles qui se détachent à peine du vert de leur feuille, des guêpes qui préparent un nid entre les armatures des piquets, des papillons qui ressemblent plus à des brindilles qu’autre chose. Il y a quelques jours, je me suis faite mordre par une tique, elle était attachée dans mon dos depuis la veille, on l’a enlevée, on a nettoyé la plaie. Il n’y avait plus rien à craindre, j’ai pourtant cru que j’allais galérer à retourner dans les vignes, que la psychose serait plus forte, que je croirais sentir une tique à chaque nouvelle sensation bizarre de piqûre. Le lendemain, je bossais de nouveau bras dénudés, nuque au vent, cheveux attachés, et le soir, j’inspectais mon corps. Voilà, ça ne va pas plus loin que ça. Découvrir qu’on peut vite se détacher de peur instaurée depuis l’enfance. 

Laisser parler l’instinct plutôt que la tête n’a jamais été, en l’occurence, un véritable problème. Ma personnalité matheuse et cérébrale fait confiance aux coïncidences et accepte aussi le hasard. Les deux vont ensemble. Néanmoins, il m’arrive de passer des soirées entières à imaginer ma première cuvée, savoir exactement ce que je veux sur la langue, à force de comparaison avec des vins précédemment dégustés, appréciés, bus et re-bus, comme pour en faire des pochoirs dans ma mémoire que je n’aurais plus qu’à prendre en décalcomanie, faire jouer mon nez, suivre cet instinct, en me répétant : comme les siens mais pas trop quand même, avec des notes comme ceux-là, mais plus nerveux, moins acide mais plus poivré, moins floral mais plus aérien, moins tannique, etc. Ça se joue dans ma tête comme ces images qu’on retourne pour retrouver la paire, sauf qu’il n’y a aucune paire dans ce jeu. Il n’y a pas multiples possibilités, mais une seule possibilité : comme un vin que je connais au fond de moi et que je n’aurais encore jamais goûté. Quand tout va bien, je réfléchis ainsi. Et puis quand je commence à désespérer, alors j’imagine réaliser la direction opposée de ce que je souhaite. Que je devrais faire avec, parce qu’on ne maitrise pas tout. Que j’ai conscience d’avoir clairement besoin d’années d’expérience avant d’atterrir là où je veux vraiment arriver. Que je ferai des vins de misère, peut-être, sinon merci la chance du débutant ! que mes cuves sinon partiront en volatile, que je perdrais des récoltes, puis qu’enfin je gouterai et me dirai, un jour, dans longtemps, pas si longtemps, on a le temps après tout, que putain qu’est-ce que c’est bon !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s