15 juin 2018 : Dernier jour chez Coutelou

Lune : premier croissant, descendante. Périgée.

Presque un mois au fief de Jeff. Je rentre à Nîmes. Le vent a tourné passant de sud/sud ouest, entrée maritime, à celui du nord. Sur le quai de la gare, j’affiche un visage fatigué. Mes habits, mes cheveux, chaque centimètre de ma peau sentent le soufre — une odeur de volcan qui me rappelle mes treize ans à Pompeï. Ça a été une saison lunatique, humide et orageuse, soufflant le chaud-froid. Jeff me dit avant de partir : « Au moins une chose est sure, pour les maladies de la vigne, t’en auras appris. »

Malgré la difficulté et le rythme du travail, il y a là, dans le métier de vigneron, un sentiment d’attachement, presque de dépendance, et d’obligation qui font qu’on ne veut surtout pas faire marche arrière : comme s’il n’y avait là aucune autre possibilité, il faut le faire, se lever, y aller. La vigne ne t’attendra pas. La vigne me manque déjà, être si passionnant et passionnel, avec nous comme avec d’autres plantes. Elle se lie, s’attache, ne lâche plus. J’ai remarqué son affinité particulière avec la liseron, petite fleur à la tige aussi fine qu’un fil de coton, aux pétales nacrés, qui s’entortillent autour des plus jeunes pieds. Et qui serre. Passionnel, en effet. D’un point de vue extérieur, tu voudrais leur dire : « OK, je vois que vous vous adorez, d’un fol amour, mais regardez comment vous vous étouffez, et souffrez… Faut arrêtez maintenant. » Et souvent à contre-coeur, je devais les séparer. 

Un matin, au marché de Puimisson, une femme que je ne connaissais pas est venue me taper la discute entre deux cagettes de légumes. Apprenant que je revenais des vignes, reluquant d’un oeil désolé mes chaussures boueuses et mes épaules mouillées, elle s’est exclamée : « Vous êtes courageuse ! Vous savez, plus personne ne veut travailler à la vigne aujourd’hui ! » Elle avait raison. Pendant tous ces jours, je n’ai croisé personne sauf de gros tracteurs. Aucun autre vigneron qui, comme nous, serait à marcher, marcher toute la journée pour remettre les fils, pour accompagner sa vigne, pour lui prêter main. J’ai souvent passé mes yeux sur l’horizon espérant en voir d’autre que nous, en vain. Sauf peut-être une fois, ce mec qui traitait vêtu d’une combinaison orange et grise, semblable à celles portées sur les plateformes pétrolières, pour se protéger des nuages de produits chimiques qu’il envoyait dans ses rangs. Sinon, il y a les cyclistes, les randonneurs au loin, qui nous rappellent combien on est seul à des kilomètres à la ronde. 

La vigne est depuis longtemps laissée à l’abandon. L’homme ne l’a porte plus, ne la soutient plus. Même en saison pluvieuse, les rangs de vignes voisins sont irrigués : c’est ainsi que les produits chimiques (hormone, traitement…) dilués dans l’eau d’irrigation leur sont déversées. Des vignes sous perfusion afin qu’elles poussent plus vite, afin de gagner en rendement, aux allures anorexiques, à l’espérance de vie hyper courte. J’ai souvent eu les larmes au corps de voir tant de déconnection et de déni. 

Chez Jeff, c’est une autre vision, une autre histoire, un autre désir. Il a formé un petit groupe de trois travailleurs auquel je me suis joint : Michel, présent à l’appel depuis plusieurs années, Julien Banville et Olivier Soulas, tous deux aussi vignerons dans la région. Quand je nous vois au milieu des feuilles, avec de l’herbe jusqu’aux mollets, à passer au peigne fin les treize hectares, parcelle par parcelle, des images ressurgissent alors de ma mémoire, celles de tableaux du moyen-âge où des paysans travaillaient à mains nues, dos courbé, dans la brume matinale, sous des horizons gris et pastel, clochers d’églises, champs de blé derrière. Et cette dichotomie avec ma précédente vie citadine me montre encore plus à quel point je ne me suis jamais sentie aussi bien, à ma place, droite dans mes bottes, que je le suis aujourd’hui dans les vignes. 

Je voudrais remercier : Jeff Coutelou pour tout ce qu’il m’a appris, donné, le don de sa force et de son courage, le don de soi, et aussi pour sa confiance en moi. Pour ces soirées sur sa terrasse à boire et partager nos pensées. Pour ces promenades dans la vallée ; Olivier Soulas pour sa belle patience, ses dessins  et ce « Un je ne sais quoi ? » magnifique blanc que vous êtes priés de tous goûter un jour ; Michel pour ses blagues jusqu’à nous plier en deux, sa bonne humeur même par mauvais temps ; Julien Banville pour son côté pirate, son vin « Chateau des Gueux » vraiment pas dégueulasse et ses yeux cristallins ; Catherine, la voisine, pour son vélo et son joli sourire ; Icare le chien pour sa fidèle compagnie. 

« Ce n’est pas en critiquant l’autre que tu feras avancer les choses, mais en expliquant ce que tu fais, toi. »
— Jeff Coutelou, juin 2018.

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