29 juin 2018 : Douanes et Livre de cave

Avant-avant-hier soir, la lune brillait pleine et ronde dans un ciel pourpre d’été. Je n’ai pas dormi, je connais mon tempérament sensible à son spectre blanc, à la fois prise d’excitation, un peu stressée, mais aussi ensevelie par la fatigue. Plus je fatigue, moins je m’endors et plus je me lève tard. Je pense à beaucoup de choses, trop en même temps : la tonne de grenache noir que je vais récupérer chez Olivier Privat, la cuve de 12hl qu’il me prête, les deux barriques à aller chercher chez Jeff, ce Cinsault qu’on m’a peut-être vendu, pas sûr encore, on verra, la cave à Gajan partagée avec le domaine LBV et Henri Bourgois, les rendez-vous avec les Douanes, la CMA, la Répressions des fraudes, mon permis que je suis en train de passer, la voiture que je dois trouver, le site de la SAFER que je dois éplucher, l’école par correspondance, les cours, la biochimie, et puis et puis…

Je m’allonge sur le canapé. Il faut que j’écrive. Il n’y a que ça pour décompresser. Ça, ou une cigarette et un verre de vin. Dehors, la saison tourne au caniculaire, presque 34°C à l’ombre. Les fleurs du jardin ont déjà fané, les plantes essoufflées se courbent sous le poids de la chaleur, à la recherche de fraîcheur sous leurs feuilles voisines. Et les vignes de Jeff, que j’ai quittées il y a deux semaines, que deviennent-elles ?

Commençons par le début.
Je me pointe au Bureau des Douanes de Nîmes, un bâtiment préfabriqué qui longe l’autoroute A9. Sur un parking presque désert, une voiture de course plutôt bling-bling est en train de se garer. Je ne sais pas pourquoi mais cette image antinomique soudain m’étonne. Je suis venue à pied, cinquante minutes sous un soleil presque corrosif, la sueur perle dans mon dos. Ce rendez-vous, ça fait des semaines que je l’attends. Me voilà impatiente, comme toujours, dossier sous le bras. Je viens faire une demande de numéro d’assise. Pour transformer du raisin en pinard, il faut un numéro d’assise, alors me l’accordera-t-on ? Je le vois comme une sorte de Saint-Graal — même si le Graal n’est jamais qu’un, et qu’on espère toujours le prochain.

Je suis reçue comme rare se fait, il faut le préciser. On m’annonce que mon projet tient la route, le plan de financement aussi, que je suis dans les temps pour la vendange de 2018, que tous les papiers ont été remplis avec soin, bref en règle. Il ne manque que le Livre de Cave que je peux, à ma guise, créer dans un cahier lambda en m’inspirant de ceux déjà existants, ou ouvrir dans une application en ligne. On m’a déjà assez parlé des logiciels CIEL GAMMA etc. que les vignerons doivent remplir chaque mois pour transmettre leurs données aux douanes — j’opte pour le papier.

Le Livre de Cave (ou pour les intimes, la Comptabilité-Matière) s’énonce sous trois registres : – les entrées-sorties : le registre entrées depuis les vendanges achetées et exprimées en poids / sorties comme les ventes taxables en volume, les pertes constatées (ô part des anges) et les dégustations considérées comme des sorties non taxables ; le registre des manipulations dans les cuves et barriques ; et le registre de détention de certains produits (non merci, je n’en aurai pas besoin).

IMG_0453
IMG_0454© Douanes de Nîmes

Quand j’étais petite, j’avais un plaisir fou à jouer seule à la maitresse en m’inventant toute une classe. Je détenais un grand cahier dans lequel j’avais tracé des lignes, des colonnes, et y avais inscrit les prénoms de mes élèves imaginaires. Je distribuais des devoirs, que je remplissais moi-même ensuite avec plus ou moins d’erreurs en fonction des copies. Enfin, je pouvais noter et remplir mon cahier avec des commentaires. Quand on m’a tendu le Livre de Cave, je dois dire que ce souvenir qui m’avait depuis longtemps échappé m’est revenu comme un boomerang. Je ne sais pas si c’est lié à cette évocation, mais j’ai décidé de simplement le commander au Syndicat des Vignerons du Rhône pour une dizaine d’euros.

Capture d_écran 2018-06-29 à 21.45.52© Julie Le Breton

Je m’installe vers la mi-août dans l’ancienne cave coopérative de Gajan, à quelques kilomètres d’Uzès. Vous pouvez voir sur la photo, en fond de scène, les vieilles cuves avec leur petites portes en fonte qui ressemblent à des portes de four à pain. Dans une seule cuve, la cave coop vinifiait environ 420hl, soit près de 50 000 bouteilles, et il doit y avoir pas loin d’une vingtaine de cuves dans les murs de cet espace.

J’ai la chance et le plaisir de me lier d’amitié avec Julie Le Breton et Christophe Vial, locataires des lieux (et dont on peut apprécier les cuves sur la droite et palettes de carton sur la gauche). Auparavant, ils vinifiaient au domaine de La Glacière, chez Olivier Privat, avant de trouver des vignes et de s’installer à leur compte. J’aime leur parcelle de Grenache qui s’exprime avec rondeur et force, et dont le vin puisé vous laisse en fond de bouche des notes de violette et de mangue. Il me tarde de visiter leur nouvelle parcelle de Grenache blanc, de voir les baies grossir, le raisin s’affirmer, puis d’enfin goûter.

Je vous passe mes rendez-vous avec la banque, la CMA (quoique, j’ai réussi à être exemptée du SPI, un stage d’installation à la préparation d’une semaine, et c’était une bien jolie anecdote), pour passer directement à DIRECCTE Occitanie. Tu vas sûrement penser que je suis un poil tarée (moi, je me qualifierais plutôt de pugnace dès que ça traite de paperasse) mais quand l’agent au chef du service des Douanes a épelé l’acronyme pour finalement simplifié en un « Direction générale de la répression des fraudes », je suis sûre que mes yeux ont à cet instant brillé. Encore une étape qui devrait me faire tourner le sang et qui, dans mon cas, le chauffe délicieusement. Pour cette fois, la DIRECCTE doit me communiquer les obligations et normes d’étiquetage de mes produits. On s’approche à pas de fourmis du produit final. Il y a quelque chose qui me grise, quant bien même j’en suis hyper loin encore et que je n’ai aucune idée de l’étiquette, que ce soit le nom des cuvées, la couleur du papier, son grammage, sa forme, la typo, avec ou sans serif, les lettres brillantes ou mat, verticale, horizontale, et puis, et puis…

Allons.

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