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Du nouveau : un blog Vigne en Ecstasie pour vous raconter mes aventures de néo-vigneronne.

J’ai longuement réfléchi au moment le plus propice pour ouvrir ce journal. Chaque fois, je me disais que j’aurais dû m’y prendre plus tôt, hier, la semaine précédente, en avril, mars ou peut-être même au début de l’année. J’ai amoncelé notes et inspirations, au hasard dans mon téléphone ou un carnet, sans vraiment les trier ou y revenir, puis le lendemain j’apprenais encore, j’oubliais de coucher sur le papier ma journée, et le temps s’en est suivi ainsi jusqu’à ce qu’il me perde en lui-même. Un temps qui me semble couler différemment, à la fois suspendu et, dans les vignes, filant à folle allure. 

C’est un printemps un peu bizarre, un peu pourri. Juin débute à peine et il pleut un jour après l’autre, ponctué parfois de journées de chaleur trop courtes. Les orages sont intempestifs, les matinées humides et le sol rempli d’eau. J’ai pu sentir les fleurs de vignes en collant ma figure à leurs pétales, j’ai rencontré le mildiou qui entoure les grappes, aplatit sur le revers des feuilles une couleur blanche quand il est actif puis brune, une fois traité. J’ai longé les rangées de Grenache, de Clairette, de Carignan, le pantalon trempé de boue et la tête recouverte de sueur.

J’ai atterri chez Jeff Coutelou à la fin du mois de mai, pour y travailler quelques semaines. Le domaine est implanté à Puimisson, dans le Languedoc. Avant ça, je n’avais aucune idée de son emplacement exact, sinon qu’il se trouvait non loin de Saint-Chinian. J’ai dû chercher sur une carte pour comprendre que ce petit village se situait à une distance presque égale entre Béziers et Bédarieux. Mille habitants. Ici, les gens ont le visage cramé par le soleil, ridé, tiré. On me conseille d’appliquer d’épaisses couches de crème solaire pour me protéger, même par ciel couvert.

En arrivant, il m’a fallu plusieurs jours pour m’accoutumer au lieu comme souvent quand je bouge ou déménage, quand je sors de ma routine ; pour m’acclimater à ce nouveau paysage, à ces soirées qui me paraissaient davantage plus longues, et à cette lune plus grosse par-dessus les toits. Il m’a fallu m’organiser pour faire les courses : le primeur ne vient que le mercredi matin, le boucher le jeudi en fin d’après-midi, le poissonnier le vendredi. Tout le reste de la semaine, tu n’as que la possibilité de t’approvisionner en cigarettes ou pain chez le buraliste. Le supermarché le plus proche se trouve à une quarantaine de minutes à pied, j’emprunte une petite voie qui longe les champs, terrain de poussière où de gros 4×4 s’amusent à me frôler de près — je ne manque pas de les gratifier de quelques doigts d’honneur mérités. Il m’a fallu réapprendre à me coucher à 21 heures, sinon me forcer, ou tu ne tiens pas les journées qui s’enchainent à la vigne. Puis tomber, lourde comme une souche la semaine suivante, épuisée, le corps endurcit et qui récupère.

J’ai la chance d’être encore jeune, avec une santé de fer malgré des épisodes de fatigue chronique avec lesquels j’ai appris à vivre depuis. Ces épisodes m’ont fait comprendre, par la force des choses, que les horaires fixes d’une vie réglée en agence ne sont définitivement pas pour moi. Que je dois aussi être mon propre patron pour que, les jours où mon corps lâche et les articulations me lancent, je puisse rester au lit.

Au cours de ces dernières années, j’ai l’impression d’avoir accumulé un bagage de savoir à peine plus lourd qu’une poignée de terre. Qu’il suffirait de souffler pour que j’oublie tout. C’est certainement parce que je vivais les choses depuis les grandes villes. Montpellier d’abord, Paris pendant sept ans, enfin Vancouver et Toronto au Canada. Il y a peu de temps, en 2017, je décidais devenir vigneronne. Parce que le poids de ce savoir n’était pas suffisant, que je ressentais le besoin de vivre l’expérience depuis l’intérieur. Mais aussi parce que je réalisais combien le métier de sommelière me rendait vraiment malheureuse. 

Autrefois, plus que le vin, l’écriture était un besoin vital. Je pensais : si on m’enlève le vin, tant pis, mais si on m’interdit d’écrire, alors à quoi bon vivre ? Aujourd’hui pourtant, je ne suis plus à même d’en dire autant. C’est la vigne qui m’a eue, elle qui a pris une place importante dans ma vie, dans mon quotidien : elle me gouverne. J’en suis tombée amoureuse sans me rendre compte, désormais je pense à elle tous les jours. Je rêve d’acquérir ou de planter ma première parcelle. La vigne, pour moi, est comme un chat sauvage. Indomptable malgré tes efforts. Elle est là, elle te regarde, elle se moque éperdument de ce que tu penses. Elle ira se faufiler, s’entortillant à d’autres branches, où bon lui semble. On ne peut maîtriser la vigne, seulement l’accompagner. J’ai un réel amour pour elle, aussi récent soit-il, parce qu’il réside à la fois dans cette complicité et cette dualité. La vigne veut rester coûte que coûte indépendante, mais sans toi, elle manquera de justesse. L’homme lui prête une main nécessaire pour qu’elle donne le meilleur d’elle-même. Enfin, je crois, du moins c’est ce que je ressens  car à ce stade, je ne sais pas grand-chose finalement.

M’installer dans le sud de la France, en Occitanie, en Languedoc plus exactement, était pour moi une évidence. Après avoir vécu plus d’une année à l’étranger, il aurait été absurde pour moi d’aller travailler la vigne en Loire ou en Alsace. Ça aurait été vivre dans un autre pays au sein même de mon propre pays. Je sais que j’aurais de nouveau éprouvé ce fameux « home sick » qui m’avait tant fait défaut au Canada. J’aurais continué de comparer, lumière du nord et celle d’ici, vent du nord et Mistral, j’aurais continué de ressentir  le déracinement, le manque de notre accent, de notre cuisine méditerranéenne, huile d’olive et brandade de morue. Je suis une fille du sud, quand bien même cela surprenne, j’ai grandi en voyant ce soleil chaque matin, à cette altitude basse bordée par la mer et les collines, à ce 43ème parallèle nord, à cette distance qui résonne en moi comme idéale, parfaite, inimitable de l’horizon jusqu’au zénith — il me faut donc mourir ici.

 

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Queer is not bizarre

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Bonjour à tous ! Après de longs mois d’attente et de silence, je vous propose mes nouvelles chroniques sur la culture queer, avec chaque mois, un nouveau chapitre en ligne : Queer is not bizarre Vous pourrez suivre les aventures de Maro, Julia, Fanny, Raphaelle, Moussa et Lorenzo. Toutes les chroniques aussi sont relayées sur BARBIETURIX !

Bonne lecture !

Lolita

Ecrire

J’ai toujours aimé écrire. L’heure la plus propice, fructueuse, au milieu de ma nuit. Je me réveille, soudainement comme si je ne m’étais jamais endormie. L’insomnie me pousse, plus qu’un désir d’écrire, d’ailleurs. Les questions à propos de ce temps qui passe et dont j’ai l’impression de rien en faire.

Très vite, je reconnais mes habitudes, desquelles je ne pourrai ensuite que difficilement me détacher. J’aime m’habiller chaudement, de plusieurs couches, que ce soit en hiver ou en été. Sinon la concentration, la position assise, les pieds à même le carrelage froid, me refroidissent le corps. J’aime ne plus sentir la soif et boire du café à discrétion, ne plus sentir la faim et me rassasier le ventre de noix, de chocolat, de petits pains aux céréales. J’aime me laisser somnoler, face à cet écran statique et blanc, lui qui m’aveugle, m’hypnotise. Puis je me lance dans une course effrénée d’écriture, courir contre l’idée. J’aime me sentir égoïste avec mes mots, mes histoires, mes personnages, J’aime les contempler, de longues heures, comme on contemple un nourrisson, amoureusement. J’aime sentir la nuit couler sur mon dos puis s’étendre sur le jour nouveau, regarder ma montre, quatre heures, me demander si je ferais mieux de me coucher, si je me sens fatiguée, nerveuse à cause de mes shots de café. Si c’est un devoir ou une nécessité. Si j’ai d’autres obligations. Si j’ai d’autres besoins. Sauf qu’écrire semble être ma seule obligation, mon seul besoin. Je n’ai plus que pour amie l’écriture, je n’ai plus que pour enfant l’écriture, je n’ai plus que pour désir l’écriture. Plus que d’aimer écrire, ça m’équilibre, et puis ça participe à mon déséquilibre aussi.

L’air du soir est humide, chaud comme dans les tropiques. Pourtant, j’ai enfilé des chaussettes en laine, un pull à col roulé. J’ai déplacé la table pour ne pas me retrouver coincée entre l’armoire et le mur, j’ai préparé une grande cafetière, j’ai ouvert un paquet de cocktails de fruits secs. Les habitudes. Il n’y a maintenant plus de bruit, la bulle confortable de l’écrivain c’est sa nuit. Je n’entends que la danse de mes doigts sur les touches du clavier, qui s’enfoncent et dictent mes pensées. Je me tiens courbée, les épaules basses, le menton en avant, comme une petite vieille qui n’a plus assez de force pour se redresser. S’il n’y a pas de position qui mérite d’être préférée pour écrire, il en existe néanmoins à éviter, se tenir bien droit, trop droit par exemple, ça fait pondre maladroitement.

Piton de la Fournaise

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Un été en plein mois de décembre. On a dormi dans une auberge, perdu dans les bois, et au petit matin on se prépare en enfilant nos gros pulls et chaussettes chaudes pour une escapade jusqu’au volcan. On l’annonce réveillé, on l’annonce énervé. On traverse le désert, dans le froid, le ciel noir surplombe nos têtes. On a laissé les sacs dans la voiture, gardant pour provision une bouteille d’eau et un sandwich que l’on partagera en haut du volcan. Si l’on continue de marcher à fière allure, alors on pourra être au sommet avant que le soleil ne soit trop haut, pour être sûr de ne pas étouffer sous sa chaleur écrasante. Je me sens légère, traversant ce désert aux couleurs pâles, telle une nomade, tels mes ancêtres. Le vent se fait doux, lui qui aurait pu nous griffer. Mon père me devance, mon frère quelques pas derrière, on avance en petites fourmis dans les grandeurs de ces espaces. Et puis le volcan, là, devant nous, qui s’élève comme un monstre, qui se découpe, sombre dans le ciel, qui se réveille. Une fois au pied, on sait qu’il ne nous reste plus qu’une petite heure de marche jusqu’au cratère. On escalade le manteau de lave sèche. J’aperçois d’autres marcheurs au loin — ici bas, on n’est jamais seul.

On arrive enfin à sa pointe. Mais le volcan nous fait faux bond, encore endormi. Déception totale. Un veilleur nous informe qu’il ne se réveillera pas avant le début de l’après midi, pense-t-il. On repart, agacés et déçus avec ce goût de soufre sur la langue.

On décide de manger notre sandwich, au milieu de la descente, pour admirer la vue. Un sandwich jambon beurre, comme à la maison, comme pour un pique-nique au bord de la rivière, enveloppé dans de son papier d’aluminium, avec une tranche de tomate que je retire toujours en premier pour la déguster. La vue est gigantesque, paisible, silencieuse. Le sable du désert se soulève parfois en d’épais nuages. Quand soudain, on entend un autre marcheur s’écrier : « Il se réveille, le volcan se réveille! » Je saute sur mes pieds et remonte le col en courant. Le soufre se fait plus présent, dense et âpre dans ma gorge. Je cours, le volcan s’énerve. Je l’entends. Alors, le cratère apparait soudain comme un coeur ouvert, battant son propre sang. J’attrape la main de mon père puis celle de mon frère, avec la sensation d’un souffle coupé, tant la Terre respire à cet instant pour nous.     

LS/

Ile de la réunion, 2006.

Le ferry

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— Extrait « C : la face noire de la blanche », 2014

Nous prenons le ferry qui nous emmène jusqu’à l’île. Le soleil du matin chauffe sur nos têtes. Derrière mes lunettes noires, je mate ton visage, ta peau, tes cheveux. Rien n’a bougé, tu me reviens comme avant. Et moi, est-ce que j’ai changé ? Me trouves-tu changée ? Peut-être que cette aventure m’a fait vieillir. Je te demande et tu me réponds : « Non, tu es parfaite mon amour » avant de m’embrasser furtivement sur le front. J’avais oublié combien j’aime ces baisers instantanés, non prémédités, trop courts aussi pour en prendre pleinement plaisir. La marque brûlante de tes lèvres, je peux la sentir encore, des heures après que le baiser ait été donné, un diadème que je porte comme une princesse.

Nous arrivons les premiers pour ouvrir la maison aux amis, les accueillir en bonne et due forme. La demeure se tient face à la mer sur des rochers. C’est beau, je pense, c’est ce que toute fille de mon âge rêverait : un homme qui lui donne une vue.

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Page facebook Lolita Sene
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LS

Courage

C’est le coeur débordant de douleur que je vous écris. Ce coeur devenu si creux depuis novembre dernier, qui n’avait pas réussi à montrer sa tristesse tant il se sentait atrophié par ce trou de tragédies implacables, ce matin se soulève et emporte avec lui toutes larmes que j’aurais déjà dû verser.

Il n’y a pas qu’une façon de réagir face à tant de monstruosité. Lors des attentats de Paris, je n’avais pas pleuré, la tête enserrée par l’énervement. Pour Bruxelles, j’ai eu peur. Pour Orlando, j’ai eu envie de vomir. Pour Istanbul et bien d’autres, j’étais révoltée. Toutes sortes d’humeurs violentes se jouaient dans mon ventre, sans ne jamais laisser échapper celle de la tristesse. Je ne me comprenais pas, je ne me reconnaissais pas. Comment cette colère pouvait me rendre si stoïque, presque intrépide. Je me disais, c’est peut-être ça de grandir, de devenir adulte, faire face à la douleur sans le montrer, sans vouloir le concevoir.

Et ce matin, un vent froid m’a agrippé le dos et rappelé toutes ces dernières fois.

La peur est un sentiment âpre, elle vous colle à la peau, quand vous pensez l’avoir oubliée, elle revient comme une vague, houleuse et colérique. La tristesse, plus diffuse, submergeante, vous plonge dans une sorte de stupeur mélangée à de la léthargie. Ce matin, je me suis levée, j’ai répondu aux messages qu’on m’avait envoyés pendant la nuit, lu la presse puis j’ai pleuré.

Je n’ai pas pleuré de colère mais de vraie tristesse.

Parce que même si j’en avais déjà conscience, aujourd’hui j’ai encore plus le sentiment que ça ne s’arrêtera pas demain, recommencera pire, que c’est vain. La haine qui amène avec elle la haine. J’ai pleuré de revivre cette peur et de me sentir si impuissante face à cette déferlante de vies volées, face à cette haine grossissante qu’on aimerait pouvoir d’un claquement de doigts voir dissipée.

On nous parle de guerre de religions, mais il me semble qu’aucun musulman, chrétien, juif, bouddhiste, ni athée ne saurait être en accord avec cette idée. Tuer n’est pas une profession de foi, l’Etat Islamique n’est pas une religion mais une dictature. En tant que croyante, je ne me mettrai jamais en guerre contre eux, ni contre quiconque. Je ne veux pas de leur véhémence, de leur haine, de leur racisme. Je préfère mourir avec un coeur gonflé d’espoir que mortifié par l’aigreur de la faiblesse humaine. Ma seule façon de me battre est d’aimer ceux qui m’entourent, et plus loin encore, d’écrire, rester debout, faire que ces sensations, peur – tristesse – colère se transforment en force d’âme, c’est à dire en courage.

La paix avec tous.

— LS