bb vigneronne

cropped-33232479_1817896608513591_7898450346312204288_n12.jpg

Du nouveau : un blog Vigne en Ecstasie pour vous raconter mes aventures de néo-vigneronne.

J’ai longuement réfléchi au moment le plus propice pour ouvrir ce journal. Chaque fois, je me disais que j’aurais dû m’y prendre plus tôt, hier, la semaine précédente, en avril, mars ou peut-être même au début de l’année. J’ai amoncelé notes et inspirations, au hasard dans mon téléphone ou un carnet, sans vraiment les trier ou y revenir, puis le lendemain j’apprenais encore, j’oubliais de coucher sur le papier ma journée, et le temps s’en est suivi ainsi jusqu’à ce qu’il me perde en lui-même. Un temps qui me semble couler différemment, à la fois suspendu et, dans les vignes, filant à folle allure. 

C’est un printemps un peu bizarre, un peu pourri. Juin débute à peine et il pleut un jour après l’autre, ponctué parfois de journées de chaleur trop courtes. Les orages sont intempestifs, les matinées humides et le sol rempli d’eau. J’ai pu sentir les fleurs de vignes en collant ma figure à leurs pétales, j’ai rencontré le mildiou qui entoure les grappes, aplatit sur le revers des feuilles une couleur blanche quand il est actif puis brune, une fois traité. J’ai longé les rangées de Grenache, de Clairette, de Carignan, le pantalon trempé de boue et la tête recouverte de sueur.

J’ai atterri chez Jeff Coutelou à la fin du mois de mai, pour y travailler quelques semaines. Le domaine est implanté à Puimisson, dans le Languedoc. Avant ça, je n’avais aucune idée de son emplacement exact, sinon qu’il se trouvait non loin de Saint-Chinian. J’ai dû chercher sur une carte pour comprendre que ce petit village se situait à une distance presque égale entre Béziers et Bédarieux. Mille habitants. Ici, les gens ont le visage cramé par le soleil, ridé, tiré. On me conseille d’appliquer d’épaisses couches de crème solaire pour me protéger, même par ciel couvert.

En arrivant, il m’a fallu plusieurs jours pour m’accoutumer au lieu comme souvent quand je bouge ou déménage, quand je sors de ma routine ; pour m’acclimater à ce nouveau paysage, à ces soirées qui me paraissaient davantage plus longues, et à cette lune plus grosse par-dessus les toits. Il m’a fallu m’organiser pour faire les courses : le primeur ne vient que le mercredi matin, le boucher le jeudi en fin d’après-midi, le poissonnier le vendredi. Tout le reste de la semaine, tu n’as que la possibilité de t’approvisionner en cigarettes ou pain chez le buraliste. Le supermarché le plus proche se trouve à une quarantaine de minutes à pied, j’emprunte une petite voie qui longe les champs, terrain de poussière où de gros 4×4 s’amusent à me frôler de près — je ne manque pas de les gratifier de quelques doigts d’honneur mérités. Il m’a fallu réapprendre à me coucher à 21 heures, sinon me forcer, ou tu ne tiens pas les journées qui s’enchainent à la vigne. Puis tomber, lourde comme une souche la semaine suivante, épuisée, le corps endurcit et qui récupère.

J’ai la chance d’être encore jeune, avec une santé de fer malgré des épisodes de fatigue chronique avec lesquels j’ai appris à vivre depuis. Ces épisodes m’ont fait comprendre, par la force des choses, que les horaires fixes d’une vie réglée en agence ne sont définitivement pas pour moi. Que je dois aussi être mon propre patron pour que, les jours où mon corps lâche et les articulations me lancent, je puisse rester au lit.

Au cours de ces dernières années, j’ai l’impression d’avoir accumulé un bagage de savoir à peine plus lourd qu’une poignée de terre. Qu’il suffirait de souffler pour que j’oublie tout. C’est certainement parce que je vivais les choses depuis les grandes villes. Montpellier d’abord, Paris pendant sept ans, enfin Vancouver et Toronto au Canada. Il y a peu de temps, en 2017, je décidais devenir vigneronne. Parce que le poids de ce savoir n’était pas suffisant, que je ressentais le besoin de vivre l’expérience depuis l’intérieur. Mais aussi parce que je réalisais combien le métier de sommelière me rendait vraiment malheureuse. 

Autrefois, plus que le vin, l’écriture était un besoin vital. Je pensais : si on m’enlève le vin, tant pis, mais si on m’interdit d’écrire, alors à quoi bon vivre ? Aujourd’hui pourtant, je ne suis plus à même d’en dire autant. C’est la vigne qui m’a eue, elle qui a pris une place importante dans ma vie, dans mon quotidien : elle me gouverne. J’en suis tombée amoureuse sans me rendre compte, désormais je pense à elle tous les jours. Je rêve d’acquérir ou de planter ma première parcelle. La vigne, pour moi, est comme un chat sauvage. Indomptable malgré tes efforts. Elle est là, elle te regarde, elle se moque éperdument de ce que tu penses. Elle ira se faufiler, s’entortillant à d’autres branches, où bon lui semble. On ne peut maîtriser la vigne, seulement l’accompagner. J’ai un réel amour pour elle, aussi récent soit-il, parce qu’il réside à la fois dans cette complicité et cette dualité. La vigne veut rester coûte que coûte indépendante, mais sans toi, elle manquera de justesse. L’homme lui prête une main nécessaire pour qu’elle donne le meilleur d’elle-même. Enfin, je crois, du moins c’est ce que je ressens  car à ce stade, je ne sais pas grand-chose finalement.

M’installer dans le sud de la France, en Occitanie, en Languedoc plus exactement, était pour moi une évidence. Après avoir vécu plus d’une année à l’étranger, il aurait été absurde pour moi d’aller travailler la vigne en Loire ou en Alsace. Ça aurait été vivre dans un autre pays au sein même de mon propre pays. Je sais que j’aurais de nouveau éprouvé ce fameux « home sick » qui m’avait tant fait défaut au Canada. J’aurais continué de comparer, lumière du nord et celle d’ici, vent du nord et Mistral, j’aurais continué de ressentir  le déracinement, le manque de notre accent, de notre cuisine méditerranéenne, huile d’olive et brandade de morue. Je suis une fille du sud, quand bien même cela surprenne, j’ai grandi en voyant ce soleil chaque matin, à cette altitude basse bordée par la mer et les collines, à ce 43ème parallèle nord, à cette distance qui résonne en moi comme idéale, parfaite, inimitable de l’horizon jusqu’au zénith — il me faut donc mourir ici.

 

Publicités

Queer is not bizarre

original

Bonjour à tous ! Après de longs mois d’attente et de silence, je vous propose mes nouvelles chroniques sur la culture queer, avec chaque mois, un nouveau chapitre en ligne : Queer is not bizarre Vous pourrez suivre les aventures de Maro, Julia, Fanny, Raphaelle, Moussa et Lorenzo. Toutes les chroniques aussi sont relayées sur BARBIETURIX !

Bonne lecture !

Lolita

Ecrire

J’ai toujours aimé écrire. L’heure la plus propice, fructueuse, au milieu de ma nuit. Je me réveille, soudainement comme si je ne m’étais jamais endormie. L’insomnie me pousse, plus qu’un désir d’écrire, d’ailleurs. Les questions à propos de ce temps qui passe et dont j’ai l’impression de rien en faire.

Très vite, je reconnais mes habitudes, desquelles je ne pourrai ensuite que difficilement me détacher. J’aime m’habiller chaudement, de plusieurs couches, que ce soit en hiver ou en été. Sinon la concentration, la position assise, les pieds à même le carrelage froid, me refroidissent le corps. J’aime ne plus sentir la soif et boire du café à discrétion, ne plus sentir la faim et me rassasier le ventre de noix, de chocolat, de petits pains aux céréales. J’aime me laisser somnoler, face à cet écran statique et blanc, lui qui m’aveugle, m’hypnotise. Puis je me lance dans une course effrénée d’écriture, courir contre l’idée. J’aime me sentir égoïste avec mes mots, mes histoires, mes personnages, J’aime les contempler, de longues heures, comme on contemple un nourrisson, amoureusement. J’aime sentir la nuit couler sur mon dos puis s’étendre sur le jour nouveau, regarder ma montre, quatre heures, me demander si je ferais mieux de me coucher, si je me sens fatiguée, nerveuse à cause de mes shots de café. Si c’est un devoir ou une nécessité. Si j’ai d’autres obligations. Si j’ai d’autres besoins. Sauf qu’écrire semble être ma seule obligation, mon seul besoin. Je n’ai plus que pour amie l’écriture, je n’ai plus que pour enfant l’écriture, je n’ai plus que pour désir l’écriture. Plus que d’aimer écrire, ça m’équilibre, et puis ça participe à mon déséquilibre aussi.

L’air du soir est humide, chaud comme dans les tropiques. Pourtant, j’ai enfilé des chaussettes en laine, un pull à col roulé. J’ai déplacé la table pour ne pas me retrouver coincée entre l’armoire et le mur, j’ai préparé une grande cafetière, j’ai ouvert un paquet de cocktails de fruits secs. Les habitudes. Il n’y a maintenant plus de bruit, la bulle confortable de l’écrivain c’est sa nuit. Je n’entends que la danse de mes doigts sur les touches du clavier, qui s’enfoncent et dictent mes pensées. Je me tiens courbée, les épaules basses, le menton en avant, comme une petite vieille qui n’a plus assez de force pour se redresser. S’il n’y a pas de position qui mérite d’être préférée pour écrire, il en existe néanmoins à éviter, se tenir bien droit, trop droit par exemple, ça fait pondre maladroitement.

Piton de la Fournaise

2016_0324_19243200-01

Un été en plein mois de décembre. On a dormi dans une auberge, perdu dans les bois, et au petit matin on se prépare en enfilant nos gros pulls et chaussettes chaudes pour une escapade jusqu’au volcan. On l’annonce réveillé, on l’annonce énervé. On traverse le désert, dans le froid, le ciel noir surplombe nos têtes. On a laissé les sacs dans la voiture, gardant pour provision une bouteille d’eau et un sandwich que l’on partagera en haut du volcan. Si l’on continue de marcher à fière allure, alors on pourra être au sommet avant que le soleil ne soit trop haut, pour être sûr de ne pas étouffer sous sa chaleur écrasante. Je me sens légère, traversant ce désert aux couleurs pâles, telle une nomade, tels mes ancêtres. Le vent se fait doux, lui qui aurait pu nous griffer. Mon père me devance, mon frère quelques pas derrière, on avance en petites fourmis dans les grandeurs de ces espaces. Et puis le volcan, là, devant nous, qui s’élève comme un monstre, qui se découpe, sombre dans le ciel, qui se réveille. Une fois au pied, on sait qu’il ne nous reste plus qu’une petite heure de marche jusqu’au cratère. On escalade le manteau de lave sèche. J’aperçois d’autres marcheurs au loin — ici bas, on n’est jamais seul.

On arrive enfin à sa pointe. Mais le volcan nous fait faux bond, encore endormi. Déception totale. Un veilleur nous informe qu’il ne se réveillera pas avant le début de l’après midi, pense-t-il. On repart, agacés et déçus avec ce goût de soufre sur la langue.

On décide de manger notre sandwich, au milieu de la descente, pour admirer la vue. Un sandwich jambon beurre, comme à la maison, comme pour un pique-nique au bord de la rivière, enveloppé dans de son papier d’aluminium, avec une tranche de tomate que je retire toujours en premier pour la déguster. La vue est gigantesque, paisible, silencieuse. Le sable du désert se soulève parfois en d’épais nuages. Quand soudain, on entend un autre marcheur s’écrier : « Il se réveille, le volcan se réveille! » Je saute sur mes pieds et remonte le col en courant. Le soufre se fait plus présent, dense et âpre dans ma gorge. Je cours, le volcan s’énerve. Je l’entends. Alors, le cratère apparait soudain comme un coeur ouvert, battant son propre sang. J’attrape la main de mon père puis celle de mon frère, avec la sensation d’un souffle coupé, tant la Terre respire à cet instant pour nous.     

LS/

Ile de la réunion, 2006.

En stock

15250895_1620224661614121_7834292784445396521_o

Big news : mon roman « C. » a été réimprimé ! Il est de nouveau disponible chez ton libraire qui se fera un plaisir de te le commander s’il ne l’a plus en rayon, n’hésite pas à lui demander. Et sinon sur internet.

« C. La face noire de la blanche », éditions @Robert Laffont
Page facebook Lolita Sene
Twitter @lolitasene

tee-shirt @proemesdeparis  #lesfillesquilisentsontplussexy

 

LS

Courage

C’est le coeur débordant de douleur que je vous écris. Ce coeur devenu si creux depuis novembre dernier, qui n’avait pas réussi à montrer sa tristesse tant il se sentait atrophié par ce trou de tragédies implacables, ce matin se soulève et emporte avec lui toutes larmes que j’aurais déjà dû verser.

Il n’y a pas qu’une façon de réagir face à tant de monstruosité. Lors des attentats de Paris, je n’avais pas pleuré, la tête enserrée par l’énervement. Pour Bruxelles, j’ai eu peur. Pour Orlando, j’ai eu envie de vomir. Pour Istanbul et bien d’autres, j’étais révoltée. Toutes sortes d’humeurs violentes se jouaient dans mon ventre, sans ne jamais laisser échapper celle de la tristesse. Je ne me comprenais pas, je ne me reconnaissais pas. Comment cette colère pouvait me rendre si stoïque, presque intrépide. Je me disais, c’est peut-être ça de grandir, de devenir adulte, faire face à la douleur sans le montrer, sans vouloir le concevoir.

Et ce matin, un vent froid m’a agrippé le dos et rappelé toutes ces dernières fois.

La peur est un sentiment âpre, elle vous colle à la peau, quand vous pensez l’avoir oubliée, elle revient comme une vague, houleuse et colérique. La tristesse, plus diffuse, submergeante, vous plonge dans une sorte de stupeur mélangée à de la léthargie. Ce matin, je me suis levée, j’ai répondu aux messages qu’on m’avait envoyés pendant la nuit, lu la presse puis j’ai pleuré.

Je n’ai pas pleuré de colère mais de vraie tristesse.

Parce que même si j’en avais déjà conscience, aujourd’hui j’ai encore plus le sentiment que ça ne s’arrêtera pas demain, recommencera pire, que c’est vain. La haine qui amène avec elle la haine. J’ai pleuré de revivre cette peur et de me sentir si impuissante face à cette déferlante de vies volées, face à cette haine grossissante qu’on aimerait pouvoir d’un claquement de doigts voir dissipée.

On nous parle de guerre de religions, mais il me semble qu’aucun musulman, chrétien, juif, bouddhiste, ni athée ne saurait être en accord avec cette idée. Tuer n’est pas une profession de foi, l’Etat Islamique n’est pas une religion mais une dictature. En tant que croyante, je ne me mettrai jamais en guerre contre eux, ni contre quiconque. Je ne veux pas de leur véhémence, de leur haine, de leur racisme. Je préfère mourir avec un coeur gonflé d’espoir que mortifié par l’aigreur de la faiblesse humaine. Ma seule façon de me battre est d’aimer ceux qui m’entourent, et plus loin encore, d’écrire, rester debout, faire que ces sensations, peur – tristesse – colère se transforment en force d’âme, c’est à dire en courage.

La paix avec tous.

— LS

Inde-pendante

Morceau du récit de mon périple en Inde, septembre 2015. Pour la première journée, j’ai rejoint Judith, amie expatriée en Inde depuis deux années. Ensuite, j’ai sauté dans un train pour partir à travers le Rajasthan, seule. Ou visiter l’Inde en indépendante. Ecrit d’un jet et sans relecture.

Le choc : de New Delhi à Jaisalmer 

Un reste de l’Himalaya ceinture la ville de Delhi et lui donne cette impression d’avoir tout juste été sauvée par une bouée : Delhi ne coulera pas, Delhi est courageuse dans ses vagues de poussière.

Ma peau respire déjà les odeurs, la lumière et le bruit. Sans cesse pris par ces tourbillons de corps et de ferrailles, des routes furibondes et bondées, des trottoirs de craie martelés par nos pieds, des murs recouverts de traces rouge sang qui sont les éclaboussures des jets de pan. Le pan qui, comme le tabac, a cette couleur brune, sera passé main à la main,  mastiqué puis recraché pour ne plus sentir la faim. Les hommes ne parlent pas quand ils chiquent, alors ils dandolinent de la tête pour approuver ma venue. Jamais je ne me serai sentie si étrangère dans une ville qui pourtant m’accueille avec hardiesse. On veut me serrer la main, on me regarde, on me sourit pour des intentions qui sont les leurs, parfois amicales, parfois trompeuses. Mes cheveux ondulés et parsemés de clair détonnent au milieu de la foule brune. On me remarque à quatre cents mètres, les paupières se soulèvent quand on se croise, je garde les yeux droits vers une direction inconnue à tenter de me fondre dans la masse. Le soleil finira par brunir mon visage et peut être alors on pourra croire que je connais la ville de la manière qu’elle semble déjà me connaitre. Une amie m’a dit quand je pliais bagages : « Je suis heureuse d’apprendre que tu t’en vas en Inde voir si tu y es ». Si les voyages sont la continuité d’une recherche de compréhension de soi, il y a face aux cultures, une certaine confrontation qui brise notre miroir : on ne se voit plus dans l’autre. Et, quand on revient au pays, de nouveaux miroirs se forment mais toujours plus fins et plus fragiles que leur prédécesseur.

IMG_4351 (1)

Les marchés populaires, ouverts jusqu’à tard dans la nuit éclairés de lampadaires aux pluies à la fois orange et écrasante, offrent un spectacle encore plus prégnant. Il y a tant de monde qui s’agglutine au milieu, en travers et en diagonale, et tous ces touktouks et tous ces vélos et toutes ces motos qui klaxonnent, tintent leur sonnette ou clochettes, nous bousculent ou nous invitent à passer sous peu.

On traverse mais pas besoin de se presser, New Delhi n’est pas stressée. Elle demande simplement un peu de concentration, moi qui suis souvent dans la lune, un regard à droite, non à gauche, on se faufile entre les voitures pour rejoindre un boui-boui de rue. « Street food ! » me lance Omer, le copain de Judith, en écartant les corps pour accoster un vendeur. On me donne une coupelle en aluminium et le vendeur y jette sa préparation avec une longue pince en métal. Omer me montre qu’il ne faut pas croquer mais gober. Goolgabha : une pâte frite qui a l’allure d’une coque, trouée sur son chapeau et avec, à l’intérieur, une fève qui marine dans un jus froid et ambré. Omer me dit qu’ici, ce n’est vraiment pas propre, mais qu’il y a tant de passage qu’on ne peut rien craindre. Puis on choisit d’autres fritures saucées de piment en julienne. Il fait encore si chaud, malgré la tombée du jour, que je ne sens pas l’épicé me brûler les lèvres. On enchaine les attelages à la quête de fruits frais. L’ananas sera choisi, dénudé de sa peau, tranché au couteau jusqu’à son coeur tout en veillant à garder sa forme originale. Puis il suffira d’enlever la papier qui le retient fermement, pour qu’il tombe déjà en petits morceaux dans le plat. Je remarque des hommes aux fourneaux qui préparent des nans. Impossible de résister à ce parfum de farine levée. Sur ces pains en galette, ils dessinent des trous à l’aide d’un tampon en bois rehaussé de petits clous puis les envoient contre les parois embrassées d’un immense four. Quelques secondes suffisent pour les cuire avant de les enrouler dans un journal.

IMG_4344

Je rencontre Deepti Kapoor. Elle a les cheveux jusqu’aux reins et la voix si faible, dans le vacarme, je peine à comprendre ses mots. Elle écrit, son premier roman a rencontré un franc succès. Elle me dit entre deux gorgées de lait caillé ; « Je ne comprends pas qu’on veuille découvrir ce pays. Moi, je n’attends qu’une chose, me casser ! »

Les gares sont des ventres absorbants d’où il est ensuite impossible de sortir. Judith me conseille de porter mon sac sur le ventre, je cherche des cigarettes, l’odeur de volaille s’intensifie. Je ne saurais pas si ce fut à cause du jetlag et de ma façon à poser des barrières parfois et faire ainsi que ça coule sur moi, naturel, mais je ne sentais pas autant cette odeur de pourriture faisandée dans les égouts qui pour moi est un audacieux mélange d’étang de vase et de fonds de poulailler, on saurait lequel surpasse l’autre. Cette odeur maintenant me tapisse la langue, ensevelie les cheveux, imprègne le coton et je dois laver de plusieurs bains mes affaires pour en l’ôter. Judith me laisse sur le quai de la gare, je réunis mon courage et plaque un sourire fabuleux sur mes lèvres pour tromper ma tête. Mon cœur lui se serre à mesure qu’elle s’éloigne, sur le rythme de celui des corps des indiens qui affluent toujours plus nombreux par les escaliers pour s’enfuir en campagne et respirer un autre air que celui de Delhi. Plein feu sur Jalsaimer. Quand le train entre en gare avec ses 40 minutes d’avance, je me dis au début que ça n’est pas le mien, mais une seconde m’a suffit pour constater que l’ensemble du quai veut entrer et qu’il faudra bien 20 minutes pour organiser tout ça. C’est en effet le mien, rien n’est affiché mais je me fis à une troupe d’anglais effrayés qui cherchent eux aussi à monter. Je n’ai vu de ces trains à trois classes que dans mes livres d’histoire. Les plus pauvres se montent dessus dessous en espérant choper un siège et ils n’ont pour fenêtre que d’épais barreaux de fer, inamovibles et rouillés, de par lesquels leurs regards se faufilent pour attraper un bout de ciel. Je longe les wagon à la couleur bleue et poussière, pour rejoindre la sleeping class, laquelle n’a pas son lot de fierté. Maintenant c’est une odeur de frit, celui que j’ai dû manger au déjeuner, qui me reste en travers de la gorge, je glisse un toffee au caramel pour qu’il fonde lentement contre mon palais. La climatisation nous force à enfiler des pulls. On peut fumer entre les wagons et pisser dans des toilettes à la turque. Les fenêtres, étroites, jaunies et opaques de traces laissées par les mains sont recouverts par de minces rideaux rouge et or, couleurs que seule mon imagination peut encore voir. Un petit garçon de cinq ans, assis entre ses parents, me regarde pleurer. Je ne me suis jamais sentie aussi effrayée et heureuse à la fois. Heureuse d’affronter mes frayeurs.  Ce départ vers Jalsaimer signe un détachement certain avec l’ancienne moi, je la laisse à la lisière des frontières. Et plus rien n’a d’importance sauf le prochain parce que je ne suis qu’un corps parmi les corps. 

IMG_4372

Le train sort de Delhi, les bidonvilles ont pour trottoir les rails de chemin de fer. Des chiens errants, des chèvres maigrelettes et des hommes échevelés, outils en main, les parcourent pour rejoindre leur baraque avant que la nuit ne tombe. Des baraques de bric et de broc, toutes très colorées, aux toits recouverts de bâches et de morceaux de plastiques, parfois une porte en bois, et des femmes entourées de leurs chérubins en culotte qui bavardent assises sur des petits bancs et ont pour spectacle les cargaisons de passagers. Je ne peux m’empêcher de penser, sont-ils heureux, que font-ils de leur journée ? Une jeune fille traverse la voie, habillée de turbans roses et argentés. Quand j’avais son âge, environ 12 ans, je me souviens aussi de longer les rails de chemin de fer, pensive et ailleurs. Une fois à la maison, je ne le disais à personne parce que chez nous c’est interdit. 

Je voyage donc en train couchette, 3A, ce qui signifie troisième classe, ce qui me vaudra une nuit terrible mais intense. Je fais la connaissance de coréens qui traversent le pays depuis deux mois et qui me rassurent que cette classe est la meilleure pour ne pas avoir de problème. En première, les vols sont plus courants, les lits souvent vides, j’aurais certainement paniqué davantage. Ils restent néanmoins admiratifs que je parcours le pays seule. Eux viennent de recoins différents du nord de l’Inde et se sont ensuite rencontrés dans un restaurant coréen à Delhi ; ils projettent désormais la suite du voyage ensemble. La prochaine fois, j’irai moi aussi vers le nord, pour plus me perdre encore.

IMG_4377