Piton de la Fournaise

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Un été en plein mois de décembre. On a dormi dans une auberge, perdu dans les bois, et au petit matin on se prépare en enfilant nos gros pulls et chaussettes chaudes pour une escapade jusqu’au volcan. On l’annonce réveillé, on l’annonce énervé. On traverse le désert, dans le froid, le ciel noir surplombe nos têtes. On a laissé les sacs dans la voiture, gardant pour provision une bouteille d’eau et un sandwich que l’on partagera en haut du volcan. Si l’on continue de marcher à fière allure, alors on pourra être au sommet avant que le soleil ne soit trop haut, pour être sûr de ne pas étouffer sous sa chaleur écrasante. Je me sens légère, traversant ce désert aux couleurs pâles, telle une nomade, tels mes ancêtres. Le vent se fait doux, lui qui aurait pu nous griffer. Mon père me devance, mon frère quelques pas derrière, on avance en petites fourmis dans les grandeurs de ces espaces. Et puis le volcan, là, devant nous, qui s’élève comme un monstre, qui se découpe, sombre dans le ciel, qui se réveille. Une fois au pied, on sait qu’il ne nous reste plus qu’une petite heure de marche jusqu’au cratère. On escalade le manteau de lave sèche. J’aperçois d’autres marcheurs au loin — ici bas, on n’est jamais seul.

On arrive enfin à sa pointe. Mais le volcan nous fait faux bond, encore endormi. Déception totale. Un veilleur nous informe qu’il ne se réveillera pas avant le début de l’après midi, pense-t-il. On repart, agacés et déçus avec ce goût de soufre sur la langue.

On décide de manger notre sandwich, au milieu de la descente, pour admirer la vue. Un sandwich jambon beurre, comme à la maison, comme pour un pique-nique au bord de la rivière, enveloppé dans de son papier d’aluminium, avec une tranche de tomate que je retire toujours en premier pour la déguster. La vue est gigantesque, paisible, silencieuse. Le sable du désert se soulève parfois en d’épais nuages. Quand soudain, on entend un autre marcheur s’écrier : « Il se réveille, le volcan se réveille! » Je saute sur mes pieds et remonte le col en courant. Le soufre se fait plus présent, dense et âpre dans ma gorge. Je cours, le volcan s’énerve. Je l’entends. Alors, le cratère apparait soudain comme un coeur ouvert, battant son propre sang. J’attrape la main de mon père puis celle de mon frère, avec la sensation d’un souffle coupé, tant la Terre respire à cet instant pour nous.     

LS/

Ile de la réunion, 2006.

En stock

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Big news : mon roman « C. » a été réimprimé ! Il est de nouveau disponible chez ton libraire qui se fera un plaisir de te le commander s’il ne l’a plus en rayon, n’hésite pas à lui demander. Et sinon sur internet.

« C. La face noire de la blanche », éditions @Robert Laffont
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LS

Courage

C’est le coeur débordant de douleur que je vous écris. Ce coeur devenu si creux depuis novembre dernier, qui n’avait pas réussi à montrer sa tristesse tant il se sentait atrophié par ce trou de tragédies implacables, ce matin se soulève et emporte avec lui toutes larmes que j’aurais déjà dû verser.

Il n’y a pas qu’une façon de réagir face à tant de monstruosité. Lors des attentats de Paris, je n’avais pas pleuré, la tête enserrée par l’énervement. Pour Bruxelles, j’ai eu peur. Pour Orlando, j’ai eu envie de vomir. Pour Istanbul et bien d’autres, j’étais révoltée. Toutes sortes d’humeurs violentes se jouaient dans mon ventre, sans ne jamais laisser échapper celle de la tristesse. Je ne me comprenais pas, je ne me reconnaissais pas. Comment cette colère pouvait me rendre si stoïque, presque intrépide. Je me disais, c’est peut-être ça de grandir, de devenir adulte, faire face à la douleur sans le montrer, sans vouloir le concevoir.

Et ce matin, un vent froid m’a agrippé le dos et rappelé toutes ces dernières fois.

La peur est un sentiment âpre, elle vous colle à la peau, quand vous pensez l’avoir oubliée, elle revient comme une vague, houleuse et colérique. La tristesse, plus diffuse, submergeante, vous plonge dans une sorte de stupeur mélangée à de la léthargie. Ce matin, je me suis levée, j’ai répondu aux messages qu’on m’avait envoyés pendant la nuit, lu la presse puis j’ai pleuré.

Je n’ai pas pleuré de colère mais de vraie tristesse.

Parce que même si j’en avais déjà conscience, aujourd’hui j’ai encore plus le sentiment que ça ne s’arrêtera pas demain, recommencera pire, que c’est vain. La haine qui amène avec elle la haine. J’ai pleuré de revivre cette peur et de me sentir si impuissante face à cette déferlante de vies volées, face à cette haine grossissante qu’on aimerait pouvoir d’un claquement de doigts voir dissipée.

On nous parle de guerre de religions, mais il me semble qu’aucun musulman, chrétien, juif, bouddhiste, ni athée ne saurait être en accord avec cette idée. Tuer n’est pas une profession de foi, l’Etat Islamique n’est pas une religion mais une dictature. En tant que croyante, je ne me mettrai jamais en guerre contre eux, ni contre quiconque. Je ne veux pas de leur véhémence, de leur haine, de leur racisme. Je préfère mourir avec un coeur gonflé d’espoir que mortifié par l’aigreur de la faiblesse humaine. Ma seule façon de me battre est d’aimer ceux qui m’entourent, et plus loin encore, d’écrire, rester debout, faire que ces sensations, peur – tristesse – colère se transforment en force d’âme, c’est à dire en courage.

La paix avec tous.

— LS

Inde-pendante

Morceau du récit de mon périple en Inde, septembre 2015. Pour la première journée, j’ai rejoint Judith, amie expatriée en Inde depuis deux années. Ensuite, j’ai sauté dans un train pour partir à travers le Rajasthan, seule. Ou visiter l’Inde en indépendante. Ecrit d’un jet et sans relecture.

Le choc : de New Delhi à Jaisalmer 

Un reste de l’Himalaya ceinture la ville de Delhi et lui donne cette impression d’avoir tout juste été sauvée par une bouée : Delhi ne coulera pas, Delhi est courageuse dans ses vagues de poussière.

Ma peau respire déjà les odeurs, la lumière et le bruit. Sans cesse pris par ces tourbillons de corps et de ferrailles, des routes furibondes et bondées, des trottoirs de craie martelés par nos pieds, des murs recouverts de traces rouge sang qui sont les éclaboussures des jets de pan. Le pan qui, comme le tabac, a cette couleur brune, sera passé main à la main,  mastiqué puis recraché pour ne plus sentir la faim. Les hommes ne parlent pas quand ils chiquent, alors ils dandolinent de la tête pour approuver ma venue. Jamais je ne me serai sentie si étrangère dans une ville qui pourtant m’accueille avec hardiesse. On veut me serrer la main, on me regarde, on me sourit pour des intentions qui sont les leurs, parfois amicales, parfois trompeuses. Mes cheveux ondulés et parsemés de clair détonnent au milieu de la foule brune. On me remarque à quatre cents mètres, les paupières se soulèvent quand on se croise, je garde les yeux droits vers une direction inconnue à tenter de me fondre dans la masse. Le soleil finira par brunir mon visage et peut être alors on pourra croire que je connais la ville de la manière qu’elle semble déjà me connaitre. Une amie m’a dit quand je pliais bagages : « Je suis heureuse d’apprendre que tu t’en vas en Inde voir si tu y es ». Si les voyages sont la continuité d’une recherche de compréhension de soi, il y a face aux cultures, une certaine confrontation qui brise notre miroir : on ne se voit plus dans l’autre. Et, quand on revient au pays, de nouveaux miroirs se forment mais toujours plus fins et plus fragiles que leur prédécesseur.

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Les marchés populaires, ouverts jusqu’à tard dans la nuit éclairés de lampadaires aux pluies à la fois orange et écrasante, offrent un spectacle encore plus prégnant. Il y a tant de monde qui s’agglutine au milieu, en travers et en diagonale, et tous ces touktouks et tous ces vélos et toutes ces motos qui klaxonnent, tintent leur sonnette ou clochettes, nous bousculent ou nous invitent à passer sous peu.

On traverse mais pas besoin de se presser, New Delhi n’est pas stressée. Elle demande simplement un peu de concentration, moi qui suis souvent dans la lune, un regard à droite, non à gauche, on se faufile entre les voitures pour rejoindre un boui-boui de rue. « Street food ! » me lance Omer, le copain de Judith, en écartant les corps pour accoster un vendeur. On me donne une coupelle en aluminium et le vendeur y jette sa préparation avec une longue pince en métal. Omer me montre qu’il ne faut pas croquer mais gober. Goolgabha : une pâte frite qui a l’allure d’une coque, trouée sur son chapeau et avec, à l’intérieur, une fève qui marine dans un jus froid et ambré. Omer me dit qu’ici, ce n’est vraiment pas propre, mais qu’il y a tant de passage qu’on ne peut rien craindre. Puis on choisit d’autres fritures saucées de piment en julienne. Il fait encore si chaud, malgré la tombée du jour, que je ne sens pas l’épicé me brûler les lèvres. On enchaine les attelages à la quête de fruits frais. L’ananas sera choisi, dénudé de sa peau, tranché au couteau jusqu’à son coeur tout en veillant à garder sa forme originale. Puis il suffira d’enlever la papier qui le retient fermement, pour qu’il tombe déjà en petits morceaux dans le plat. Je remarque des hommes aux fourneaux qui préparent des nans. Impossible de résister à ce parfum de farine levée. Sur ces pains en galette, ils dessinent des trous à l’aide d’un tampon en bois rehaussé de petits clous puis les envoient contre les parois embrassées d’un immense four. Quelques secondes suffisent pour les cuire avant de les enrouler dans un journal.

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Je rencontre Deepti Kapoor. Elle a les cheveux jusqu’aux reins et la voix si faible, dans le vacarme, je peine à comprendre ses mots. Elle écrit, son premier roman a rencontré un franc succès. Elle me dit entre deux gorgées de lait caillé ; « Je ne comprends pas qu’on veuille découvrir ce pays. Moi, je n’attends qu’une chose, me casser ! »

Les gares sont des ventres absorbants d’où il est ensuite impossible de sortir. Judith me conseille de porter mon sac sur le ventre, je cherche des cigarettes, l’odeur de volaille s’intensifie. Je ne saurais pas si ce fut à cause du jetlag et de ma façon à poser des barrières parfois et faire ainsi que ça coule sur moi, naturel, mais je ne sentais pas autant cette odeur de pourriture faisandée dans les égouts qui pour moi est un audacieux mélange d’étang de vase et de fonds de poulailler, on saurait lequel surpasse l’autre. Cette odeur maintenant me tapisse la langue, ensevelie les cheveux, imprègne le coton et je dois laver de plusieurs bains mes affaires pour en l’ôter. Judith me laisse sur le quai de la gare, je réunis mon courage et plaque un sourire fabuleux sur mes lèvres pour tromper ma tête. Mon cœur lui se serre à mesure qu’elle s’éloigne, sur le rythme de celui des corps des indiens qui affluent toujours plus nombreux par les escaliers pour s’enfuir en campagne et respirer un autre air que celui de Delhi. Plein feu sur Jalsaimer. Quand le train entre en gare avec ses 40 minutes d’avance, je me dis au début que ça n’est pas le mien, mais une seconde m’a suffit pour constater que l’ensemble du quai veut entrer et qu’il faudra bien 20 minutes pour organiser tout ça. C’est en effet le mien, rien n’est affiché mais je me fis à une troupe d’anglais effrayés qui cherchent eux aussi à monter. Je n’ai vu de ces trains à trois classes que dans mes livres d’histoire. Les plus pauvres se montent dessus dessous en espérant choper un siège et ils n’ont pour fenêtre que d’épais barreaux de fer, inamovibles et rouillés, de par lesquels leurs regards se faufilent pour attraper un bout de ciel. Je longe les wagon à la couleur bleue et poussière, pour rejoindre la sleeping class, laquelle n’a pas son lot de fierté. Maintenant c’est une odeur de frit, celui que j’ai dû manger au déjeuner, qui me reste en travers de la gorge, je glisse un toffee au caramel pour qu’il fonde lentement contre mon palais. La climatisation nous force à enfiler des pulls. On peut fumer entre les wagons et pisser dans des toilettes à la turque. Les fenêtres, étroites, jaunies et opaques de traces laissées par les mains sont recouverts par de minces rideaux rouge et or, couleurs que seule mon imagination peut encore voir. Un petit garçon de cinq ans, assis entre ses parents, me regarde pleurer. Je ne me suis jamais sentie aussi effrayée et heureuse à la fois. Heureuse d’affronter mes frayeurs.  Ce départ vers Jalsaimer signe un détachement certain avec l’ancienne moi, je la laisse à la lisière des frontières. Et plus rien n’a d’importance sauf le prochain parce que je ne suis qu’un corps parmi les corps. 

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Le train sort de Delhi, les bidonvilles ont pour trottoir les rails de chemin de fer. Des chiens errants, des chèvres maigrelettes et des hommes échevelés, outils en main, les parcourent pour rejoindre leur baraque avant que la nuit ne tombe. Des baraques de bric et de broc, toutes très colorées, aux toits recouverts de bâches et de morceaux de plastiques, parfois une porte en bois, et des femmes entourées de leurs chérubins en culotte qui bavardent assises sur des petits bancs et ont pour spectacle les cargaisons de passagers. Je ne peux m’empêcher de penser, sont-ils heureux, que font-ils de leur journée ? Une jeune fille traverse la voie, habillée de turbans roses et argentés. Quand j’avais son âge, environ 12 ans, je me souviens aussi de longer les rails de chemin de fer, pensive et ailleurs. Une fois à la maison, je ne le disais à personne parce que chez nous c’est interdit. 

Je voyage donc en train couchette, 3A, ce qui signifie troisième classe, ce qui me vaudra une nuit terrible mais intense. Je fais la connaissance de coréens qui traversent le pays depuis deux mois et qui me rassurent que cette classe est la meilleure pour ne pas avoir de problème. En première, les vols sont plus courants, les lits souvent vides, j’aurais certainement paniqué davantage. Ils restent néanmoins admiratifs que je parcours le pays seule. Eux viennent de recoins différents du nord de l’Inde et se sont ensuite rencontrés dans un restaurant coréen à Delhi ; ils projettent désormais la suite du voyage ensemble. La prochaine fois, j’irai moi aussi vers le nord, pour plus me perdre encore.

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Vladimir, ce n’est pas à Paris que tu mourras

Un visage sans lune, des cheveux clairs et une frange mal coupée. La première fois que je rencontre Vladimir, je ne peux m’empêcher de voir, au fond de ces yeux pâles, derrière cet air enfantin, alors âgé d’à peine trente ans, une tristesse peu singulière.

Je l’apprécie tout de suite. J’ai envie d’en savoir plus sur lui, sa vie, et que nos échanges ne s’arrêtent pas à la  discussion banale d’un ouvrier de chantier avec sa cliente. Quand je lui demande « Vladimir, c’est possible de casser ceci, d’ajouter cela… » il me répond toujours « Oui, c’est possible, tout est possible ! » et cette simple idée de la possibilité infinie au fond me rassure. Lui qui a connu l’effondrement, les brisures et conflits de son pays, lui qui a dû quitter sa famille et s’aguerrir à la douleur, lui ne connait désormais plus l’impossible.

Un matin, tandis qu’on partage un café en contemplant le chantier, je lance « Kak tebia zovut ? » Vladimir rit doucement, ses joues rosissent dans le froid de décembre. Je continue à clamer quelques mots de mon maigre vocabulaire : « Sobaka ! Diban ! Dom ! Au fait, t’es russe, Vladimir ? » quand il balance soudain la tête en un non bien formel. Vladimir a fui l’Ukraine. Voilà maintenant presque quatre années qu’il n’a pas foulé du pied sa terre natale. 2012 ne parait pas si loin pour nos vies sans guerre, quand on s’interroge Déjà ? J’ai l’impression que c’était hier ! ce n’est pas la même pour ceux dont les années ressemblent à une éternité.

« Je veux retourner dans mon pays, revoir ma famille, mes amis… Quand ça ira mieux, un jour, peut-être… On verra… »

Paris n’est pas facile, la France pas si accueillante. Il vit avec sa femme dans une petite piaule de quinze mètre carrés loué à « des amis d’amis » réseaux avec lesquels on ne préfère pas trop marchander. Il est venu un jour pour échapper à la guerre, pour ne plus jamais avoir à « tenir une arme » fait-il en mimant de ses mains la mitraillette contre son ventre, pour ramasser un peu d’argent et avec l’espoir de revenir bientôt dans son pays. Et puis les dettes s’échelonnent, liées à des réseaux, des trafics auxquels on ne peut se défaire ainsi.

Vladimir et sa femme ont une fille de treize ans qui est restée en Ukraine, chez la grand-mère, et ils attendent aujourd’hui un nouvel enfant. Il me confie être heureux que ce soit un garçon. « Les filles, c’est pour la mère, et les garçons, c’est pour moi ! » La relève, il l’attendait. Il joint les mains et regarde le ciel pour remercier. Il me raconte alors sa paroisse, dans le sixième arrondissement de Paris, la Cathédrale orthodoxe Saint-Volodymyr-le-Grand, sa passion pour Christ, la messe tous les dimanches « Enfin presque, quand on n’est pas trop fatigué… » continue-t-il d’un air presque gêné.  Contrairement aux catholiques, les orthodoxes ne communient pas à chaque célébration.
« Communier, tu comprends ce mot ?
— Oui, oui…
— Ca ne te manque pas ?
— Oh non. Je m’en fiche, c’est pas grave parce que Dieu est partout, tout le temps. »

Parfois, Vladimir se pointe avec le coeur gros, les yeux fermés, il fait la gueule. L’alcool de la veille chauffe encore ses veines, le chantier avance péniblement, mais c’est comme ça, on ne dit rien et on patiente le lendemain.

« Vladimir ? Comme Vladimir Nabokov ?
— Ha, Ha ! Oui ou comme toi, Lolita
— Et tu connais Natalka Bilotserkivets ? Le poème Ce n’est pas à Paris que nous mourrons ?
— Oh oui… »
Natalka Bilotserkivets, née en Ukraine en 1954, a écrit ce poème à l’époque où une Ukraine indépendante était encore plus une utopie qu’une réalité. Ces vers lyriques sont devenus l’hymne de toute une génération révolutionnaire. Repris en chanson par un groupe de rock ukrainien, le poème a été récompensé, à la veille de l’indépendance de l’Ukraine en 1991, par le Grand Prix du Festival national de musique populaire. Vladimir connait ces mots. Quinze ans plus tard, ils doivent résonner avec bien plus fureur et d’ironie. César Vallejo écrivait « Je mourrai à Paris un jeudi soir ». Vladimir, prions pour la paix et ainsi pouvoir s’écrier un jour, que ce n’est pas à Paris que tu mourras.

Ce n’est pas à Paris que nous mourrons (recueil November, 1989)

On oublie les lignes les odeurs les couleurs et les sons
La vue baisse l’ouïe faiblit et s’en vont les joies simples
Pour rattraper son âme on tend le visage et les mains
Mais elle vole hors d’atteinte elle passe tout là-haut

Il n’y a plus qu’une gare et sur le dernier quai
S’enroule enfle la grise écume des adieux et voilà
Que déjà elle délave mes paumes impuissantes
Remplit ma bouche d’une chaleur écœurante
L’amour demeure mais mieux vaudrait qu’il ne soit pas

Dans un lit de province j’ai pleuré jusqu’à l’épuisement
Sous l’œil dégoûté d’un lilas vermeil à la fenêtre
Le train roulait sans heurts et d’un air morne des amoureux
Regardaient la couchette crasseuse haleter sous ton corps
Et se calmait s’endormait le banal printemps d’une gare

Ce n’est pas à Paris que nous mourrons maintenant je le sais
Dans un lit de province gorgé de sueur et de larmes
Personne ne viendra t’apporter du cognac je le sais
Personne d’un baiser ne nous consolera
Sous le pont Mirabeau
Les cercles de ténèbres ne s’effaceront pas

Nous avons trop pleuré trop offensé la nature
Nous avons trop aimé
Couvrant de honte les amants
Nous avons trop écrit de poèmes
Faisant fi des poètes
Jamais
Ils ne nous laisseront mourir à Paris
Et l’eau sous le pont Mirabeau
Ils vont l’encercler d’une armée de gardiens.

Natalka Bilotserkivets

Belle de Nuit

— Nouvelle écrite pour la marque Proêmes de Paris

« Au premier coup d’œil, on pourrait croire que ces jolies s’expriment comme tant d’autres. Pourtant discrètes en journée, elles découvrent leurs robes à la tombée du jour. Florissantes pour une nuit, incarnées par toutes les saisons, elles restent fidèles en se suivant l’une après l’autre, et ainsi démontrent leur force de beauté en n’étant jamais qu’une. Elles vont toujours par plusieurs, béantes comme des tournesols et on les trouve si bien dans les jardins apprivoisés que dans des coins incultes.

Eloïse en attrapa quelques-unes qui fleurissaient près du chêne. Leurs pétales roses et fuchsias, fragiles comme les ailes d’un papillon, restaient droits et vaillants par-dessus le pistil. En se promenant à travers le champ qui découlait de la butte, elle avait trouvé ces fleurs, s’était arrêtée un instant pour les admirer, se disant que depuis trop longtemps elle les connaissait sans jamais vraiment les contempler. Toutes ces choses qui nous entourent et qui, jusqu’à ce que l’on prenne le temps de s’y attarder, n’ont aucune signification autre que d’être ce qu’elles sont, sur le bas-côté.

Ainsi, ces fleurs mystérieuses, au joli nom de Belle de Nuit, qui fanent chaque matin pour être remplacées aussitôt par une nouvelle, laquelle ne s’ouvrira que le soir venu, ces fleurs pourtant banales dans leur architecture, devinrent pour Eloïse comparables à un miroir dans lequel elle pouvait se ressentir. Une belle de nuit modérée et attendant l’heure tardive pour paraître vêtue de ses plus beaux atours, et magnifier ainsi son petit monde. Au delà de ses convictions de voir et revoir les gens, elle trouvait dans cette puissance une foi d’être, un bonheur existentiel et un bienfait ontologique.

D’ailleurs, quand elle se rendit au métro Charonne, son espérance n’y était que dans l’idée de ne pas perdre les liens qu’elle avait pu coudre la veille avec Richard. Et, de la fragilité de cette couture, elle savait ne pouvoir s’opposer à cette invitation.

Eloïse entra dans le restaurant, aperçut Richard qui fumait, l’air vague en admirant le jardin. Les formules de politesse furent brèves, ils s’étaient quittés la veille. Elle raconta son trajet de chez lui à chez elle, Richard répondit par un bref « C’est bien, c’est bien… » et, quand tout fut dit, les deux compères prirent le silence qui s’installait entre eux et se réchauffèrent avec. Eloïse tenait ses coudes sur la table et ses mains croisées, droite face à Richard. Elle élargit un petit sourire qui démontrait une certaine gêne. Puis, elle tourna son visage vers le jardin et, à travers la baie vitrée, remarqua ces fleurs, discrètes et tendrement fermées à cette heure de la journée. Par bouquet, on les apercevait dans un coin, au pied d’un bosquet de roses qui propageaient leurs ombres sur elles.

A la vue de ces demoiselles, Eloïse ne put s’empêcher de s’écrier, les yeux cherchant d’autres de ces fleurs sûrement cachées. « Ce sont des Belles de Nuit ! Regarde Richard, les vois-tu ? » et Richard de se tourner vers le jardin et de voir pour la première fois, entre les bégonias et les bosquets, ces petites fleurs aux pétales agréables, fermés, comme des cloches qui recouvreraient des secrets. On eut voulu les cueillir afin d’y glisser un doigt et d’ouvrir leur porte pour y plonger nos souvenirs et visions que la jeunesse avait emportés quand on eut fini par grandir. »

— Lolita Sene

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photo © Grégoire Alexandre

« C. La face noire de la blanche »

Quatrième de couverture : C’est la Chandeleur. Deux amies, que je n’ai pas vues depuis plusieurs mois, viennent passer l’après-midi chez moi. J’ai préparé des crêpes, on a ouvert une bouteille de cidre. Tout pourrait être tranquille, une partie de cartes ou simplement bavarder, mais je les sens ailleurs. Très vite, la cocaïne s’invite au centre de la discussion. Elles racontent combien elle était bonne, le premier dealer qui n’est pas venu, l’argent qu’elles se doivent. Je ne dis rien, je n’ai plus rien à dire sur le sujet. Muette, je les considère en sirotant mon verre. Elles finissent par sortir la poudre. « Ça te dérange si on se fait une ligne ? »

À travers le personnage de Juliette, Lolita Sene raconte ses années d’addiction à la cocaïne. De sa province natale à Paris où elle travaille dans l’événementiel, du monde euphorique de la nuit aux soirées en appartement, de son cercle d’amis à ses histoires d’amour, Juliette rencontre de la cocaïne partout. Soutien factice de la confiance en soi, celle-ci s’est considérablement banalisée. Comme les autres, Juliette sombre dans la dépendance. Portrait d’une génération sans cesse en représentation, avide de rêves mais désorientée, « C.» montre toute la détermination qu’il faut pour s’affranchir de cette drogue dure et redonner un sens à sa vie.

Disponible dans toutes les librairies ou ⇥ Commander en ligne.

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