Inde-pendante

Morceau du récit de mon périple en Inde, septembre 2015. Pour la première journée, j’ai rejoint Judith, amie expatriée en Inde depuis deux années. Ensuite, j’ai sauté dans un train pour partir à travers le Rajasthan, seule. Ou visiter l’Inde en indépendante. Ecrit d’un jet et sans relecture.

Le choc : de New Delhi à Jaisalmer 

Un reste de l’Himalaya ceinture la ville de Delhi et lui donne cette impression d’avoir tout juste été sauvée par une bouée : Delhi ne coulera pas, Delhi est courageuse dans ses vagues de poussière.

Ma peau respire déjà les odeurs, la lumière et le bruit. Sans cesse pris par ces tourbillons de corps et de ferrailles, des routes furibondes et bondées, des trottoirs de craie martelés par nos pieds, des murs recouverts de traces rouge sang qui sont les éclaboussures des jets de pan. Le pan qui, comme le tabac, a cette couleur brune, sera passé main à la main,  mastiqué puis recraché pour ne plus sentir la faim. Les hommes ne parlent pas quand ils chiquent, alors ils dandolinent de la tête pour approuver ma venue. Jamais je ne me serai sentie si étrangère dans une ville qui pourtant m’accueille avec hardiesse. On veut me serrer la main, on me regarde, on me sourit pour des intentions qui sont les leurs, parfois amicales, parfois trompeuses. Mes cheveux ondulés et parsemés de clair détonnent au milieu de la foule brune. On me remarque à quatre cents mètres, les paupières se soulèvent quand on se croise, je garde les yeux droits vers une direction inconnue à tenter de me fondre dans la masse. Le soleil finira par brunir mon visage et peut être alors on pourra croire que je connais la ville de la manière qu’elle semble déjà me connaitre. Une amie m’a dit quand je pliais bagages : « Je suis heureuse d’apprendre que tu t’en vas en Inde voir si tu y es ». Si les voyages sont la continuité d’une recherche de compréhension de soi, il y a face aux cultures, une certaine confrontation qui brise notre miroir : on ne se voit plus dans l’autre. Et, quand on revient au pays, de nouveaux miroirs se forment mais toujours plus fins et plus fragiles que leur prédécesseur.

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Les marchés populaires, ouverts jusqu’à tard dans la nuit éclairés de lampadaires aux pluies à la fois orange et écrasante, offrent un spectacle encore plus prégnant. Il y a tant de monde qui s’agglutine au milieu, en travers et en diagonale, et tous ces touktouks et tous ces vélos et toutes ces motos qui klaxonnent, tintent leur sonnette ou clochettes, nous bousculent ou nous invitent à passer sous peu.

On traverse mais pas besoin de se presser, New Delhi n’est pas stressée. Elle demande simplement un peu de concentration, moi qui suis souvent dans la lune, un regard à droite, non à gauche, on se faufile entre les voitures pour rejoindre un boui-boui de rue. « Street food ! » me lance Omer, le copain de Judith, en écartant les corps pour accoster un vendeur. On me donne une coupelle en aluminium et le vendeur y jette sa préparation avec une longue pince en métal. Omer me montre qu’il ne faut pas croquer mais gober. Goolgabha : une pâte frite qui a l’allure d’une coque, trouée sur son chapeau et avec, à l’intérieur, une fève qui marine dans un jus froid et ambré. Omer me dit qu’ici, ce n’est vraiment pas propre, mais qu’il y a tant de passage qu’on ne peut rien craindre. Puis on choisit d’autres fritures saucées de piment en julienne. Il fait encore si chaud, malgré la tombée du jour, que je ne sens pas l’épicé me brûler les lèvres. On enchaine les attelages à la quête de fruits frais. L’ananas sera choisi, dénudé de sa peau, tranché au couteau jusqu’à son coeur tout en veillant à garder sa forme originale. Puis il suffira d’enlever la papier qui le retient fermement, pour qu’il tombe déjà en petits morceaux dans le plat. Je remarque des hommes aux fourneaux qui préparent des nans. Impossible de résister à ce parfum de farine levée. Sur ces pains en galette, ils dessinent des trous à l’aide d’un tampon en bois rehaussé de petits clous puis les envoient contre les parois embrassées d’un immense four. Quelques secondes suffisent pour les cuire avant de les enrouler dans un journal.

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Je rencontre Deepti Kapoor. Elle a les cheveux jusqu’aux reins et la voix si faible, dans le vacarme, je peine à comprendre ses mots. Elle écrit, son premier roman a rencontré un franc succès. Elle me dit entre deux gorgées de lait caillé ; « Je ne comprends pas qu’on veuille découvrir ce pays. Moi, je n’attends qu’une chose, me casser ! »

Les gares sont des ventres absorbants d’où il est ensuite impossible de sortir. Judith me conseille de porter mon sac sur le ventre, je cherche des cigarettes, l’odeur de volaille s’intensifie. Je ne saurais pas si ce fut à cause du jetlag et de ma façon à poser des barrières parfois et faire ainsi que ça coule sur moi, naturel, mais je ne sentais pas autant cette odeur de pourriture faisandée dans les égouts qui pour moi est un audacieux mélange d’étang de vase et de fonds de poulailler, on saurait lequel surpasse l’autre. Cette odeur maintenant me tapisse la langue, ensevelie les cheveux, imprègne le coton et je dois laver de plusieurs bains mes affaires pour en l’ôter. Judith me laisse sur le quai de la gare, je réunis mon courage et plaque un sourire fabuleux sur mes lèvres pour tromper ma tête. Mon cœur lui se serre à mesure qu’elle s’éloigne, sur le rythme de celui des corps des indiens qui affluent toujours plus nombreux par les escaliers pour s’enfuir en campagne et respirer un autre air que celui de Delhi. Plein feu sur Jalsaimer. Quand le train entre en gare avec ses 40 minutes d’avance, je me dis au début que ça n’est pas le mien, mais une seconde m’a suffit pour constater que l’ensemble du quai veut entrer et qu’il faudra bien 20 minutes pour organiser tout ça. C’est en effet le mien, rien n’est affiché mais je me fis à une troupe d’anglais effrayés qui cherchent eux aussi à monter. Je n’ai vu de ces trains à trois classes que dans mes livres d’histoire. Les plus pauvres se montent dessus dessous en espérant choper un siège et ils n’ont pour fenêtre que d’épais barreaux de fer, inamovibles et rouillés, de par lesquels leurs regards se faufilent pour attraper un bout de ciel. Je longe les wagon à la couleur bleue et poussière, pour rejoindre la sleeping class, laquelle n’a pas son lot de fierté. Maintenant c’est une odeur de frit, celui que j’ai dû manger au déjeuner, qui me reste en travers de la gorge, je glisse un toffee au caramel pour qu’il fonde lentement contre mon palais. La climatisation nous force à enfiler des pulls. On peut fumer entre les wagons et pisser dans des toilettes à la turque. Les fenêtres, étroites, jaunies et opaques de traces laissées par les mains sont recouverts par de minces rideaux rouge et or, couleurs que seule mon imagination peut encore voir. Un petit garçon de cinq ans, assis entre ses parents, me regarde pleurer. Je ne me suis jamais sentie aussi effrayée et heureuse à la fois. Heureuse d’affronter mes frayeurs.  Ce départ vers Jalsaimer signe un détachement certain avec l’ancienne moi, je la laisse à la lisière des frontières. Et plus rien n’a d’importance sauf le prochain parce que je ne suis qu’un corps parmi les corps. 

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Le train sort de Delhi, les bidonvilles ont pour trottoir les rails de chemin de fer. Des chiens errants, des chèvres maigrelettes et des hommes échevelés, outils en main, les parcourent pour rejoindre leur baraque avant que la nuit ne tombe. Des baraques de bric et de broc, toutes très colorées, aux toits recouverts de bâches et de morceaux de plastiques, parfois une porte en bois, et des femmes entourées de leurs chérubins en culotte qui bavardent assises sur des petits bancs et ont pour spectacle les cargaisons de passagers. Je ne peux m’empêcher de penser, sont-ils heureux, que font-ils de leur journée ? Une jeune fille traverse la voie, habillée de turbans roses et argentés. Quand j’avais son âge, environ 12 ans, je me souviens aussi de longer les rails de chemin de fer, pensive et ailleurs. Une fois à la maison, je ne le disais à personne parce que chez nous c’est interdit. 

Je voyage donc en train couchette, 3A, ce qui signifie troisième classe, ce qui me vaudra une nuit terrible mais intense. Je fais la connaissance de coréens qui traversent le pays depuis deux mois et qui me rassurent que cette classe est la meilleure pour ne pas avoir de problème. En première, les vols sont plus courants, les lits souvent vides, j’aurais certainement paniqué davantage. Ils restent néanmoins admiratifs que je parcours le pays seule. Eux viennent de recoins différents du nord de l’Inde et se sont ensuite rencontrés dans un restaurant coréen à Delhi ; ils projettent désormais la suite du voyage ensemble. La prochaine fois, j’irai moi aussi vers le nord, pour plus me perdre encore.

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Vladimir, ce n’est pas à Paris que tu mourras

Un visage sans lune, des cheveux clairs et une frange mal coupée. La première fois que je rencontre Vladimir, je ne peux m’empêcher de voir, au fond de ces yeux pâles, derrière cet air enfantin, alors âgé d’à peine trente ans, une tristesse peu singulière.

Je l’apprécie tout de suite. J’ai envie d’en savoir plus sur lui, sa vie, et que nos échanges ne s’arrêtent pas à la  discussion banale d’un ouvrier de chantier avec sa cliente. Quand je lui demande « Vladimir, c’est possible de casser ceci, d’ajouter cela… » il me répond toujours « Oui, c’est possible, tout est possible ! » et cette simple idée de la possibilité infinie au fond me rassure. Lui qui a connu l’effondrement, les brisures et conflits de son pays, lui qui a dû quitter sa famille et s’aguerrir à la douleur, lui ne connait désormais plus l’impossible.

Un matin, tandis qu’on partage un café en contemplant le chantier, je lance « Kak tebia zovut ? » Vladimir rit doucement, ses joues rosissent dans le froid de décembre. Je continue à clamer quelques mots de mon maigre vocabulaire : « Sobaka ! Diban ! Dom ! Au fait, t’es russe, Vladimir ? » quand il balance soudain la tête en un non bien formel. Vladimir a fui l’Ukraine. Voilà maintenant presque quatre années qu’il n’a pas foulé du pied sa terre natale. 2012 ne parait pas si loin pour nos vies sans guerre, quand on s’interroge Déjà ? J’ai l’impression que c’était hier ! ce n’est pas la même pour ceux dont les années ressemblent à une éternité.

« Je veux retourner dans mon pays, revoir ma famille, mes amis… Quand ça ira mieux, un jour, peut-être… On verra… »

Paris n’est pas facile, la France pas si accueillante. Il vit avec sa femme dans une petite piaule de quinze mètre carrés loué à « des amis d’amis » réseaux avec lesquels on ne préfère pas trop marchander. Il est venu un jour pour échapper à la guerre, pour ne plus jamais avoir à « tenir une arme » fait-il en mimant de ses mains la mitraillette contre son ventre, pour ramasser un peu d’argent et avec l’espoir de revenir bientôt dans son pays. Et puis les dettes s’échelonnent, liées à des réseaux, des trafics auxquels on ne peut se défaire ainsi.

Vladimir et sa femme ont une fille de treize ans qui est restée en Ukraine, chez la grand-mère, et ils attendent aujourd’hui un nouvel enfant. Il me confie être heureux que ce soit un garçon. « Les filles, c’est pour la mère, et les garçons, c’est pour moi ! » La relève, il l’attendait. Il joint les mains et regarde le ciel pour remercier. Il me raconte alors sa paroisse, dans le sixième arrondissement de Paris, la Cathédrale orthodoxe Saint-Volodymyr-le-Grand, sa passion pour Christ, la messe tous les dimanches « Enfin presque, quand on n’est pas trop fatigué… » continue-t-il d’un air presque gêné.  Contrairement aux catholiques, les orthodoxes ne communient pas à chaque célébration.
« Communier, tu comprends ce mot ?
— Oui, oui…
— Ca ne te manque pas ?
— Oh non. Je m’en fiche, c’est pas grave parce que Dieu est partout, tout le temps. »

Parfois, Vladimir se pointe avec le coeur gros, les yeux fermés, il fait la gueule. L’alcool de la veille chauffe encore ses veines, le chantier avance péniblement, mais c’est comme ça, on ne dit rien et on patiente le lendemain.

« Vladimir ? Comme Vladimir Nabokov ?
— Ha, Ha ! Oui ou comme toi, Lolita
— Et tu connais Natalka Bilotserkivets ? Le poème Ce n’est pas à Paris que nous mourrons ?
— Oh oui… »
Natalka Bilotserkivets, née en Ukraine en 1954, a écrit ce poème à l’époque où une Ukraine indépendante était encore plus une utopie qu’une réalité. Ces vers lyriques sont devenus l’hymne de toute une génération révolutionnaire. Repris en chanson par un groupe de rock ukrainien, le poème a été récompensé, à la veille de l’indépendance de l’Ukraine en 1991, par le Grand Prix du Festival national de musique populaire. Vladimir connait ces mots. Quinze ans plus tard, ils doivent résonner avec bien plus fureur et d’ironie. César Vallejo écrivait « Je mourrai à Paris un jeudi soir ». Vladimir, prions pour la paix et ainsi pouvoir s’écrier un jour, que ce n’est pas à Paris que tu mourras.

Ce n’est pas à Paris que nous mourrons (recueil November, 1989)

On oublie les lignes les odeurs les couleurs et les sons
La vue baisse l’ouïe faiblit et s’en vont les joies simples
Pour rattraper son âme on tend le visage et les mains
Mais elle vole hors d’atteinte elle passe tout là-haut

Il n’y a plus qu’une gare et sur le dernier quai
S’enroule enfle la grise écume des adieux et voilà
Que déjà elle délave mes paumes impuissantes
Remplit ma bouche d’une chaleur écœurante
L’amour demeure mais mieux vaudrait qu’il ne soit pas

Dans un lit de province j’ai pleuré jusqu’à l’épuisement
Sous l’œil dégoûté d’un lilas vermeil à la fenêtre
Le train roulait sans heurts et d’un air morne des amoureux
Regardaient la couchette crasseuse haleter sous ton corps
Et se calmait s’endormait le banal printemps d’une gare

Ce n’est pas à Paris que nous mourrons maintenant je le sais
Dans un lit de province gorgé de sueur et de larmes
Personne ne viendra t’apporter du cognac je le sais
Personne d’un baiser ne nous consolera
Sous le pont Mirabeau
Les cercles de ténèbres ne s’effaceront pas

Nous avons trop pleuré trop offensé la nature
Nous avons trop aimé
Couvrant de honte les amants
Nous avons trop écrit de poèmes
Faisant fi des poètes
Jamais
Ils ne nous laisseront mourir à Paris
Et l’eau sous le pont Mirabeau
Ils vont l’encercler d’une armée de gardiens.

Natalka Bilotserkivets

Belle de Nuit

— Nouvelle écrite pour la marque Proêmes de Paris

« Au premier coup d’œil, on pourrait croire que ces jolies s’expriment comme tant d’autres. Pourtant discrètes en journée, elles découvrent leurs robes à la tombée du jour. Florissantes pour une nuit, incarnées par toutes les saisons, elles restent fidèles en se suivant l’une après l’autre, et ainsi démontrent leur force de beauté en n’étant jamais qu’une. Elles vont toujours par plusieurs, béantes comme des tournesols et on les trouve si bien dans les jardins apprivoisés que dans des coins incultes.

Eloïse en attrapa quelques-unes qui fleurissaient près du chêne. Leurs pétales roses et fuchsias, fragiles comme les ailes d’un papillon, restaient droits et vaillants par-dessus le pistil. En se promenant à travers le champ qui découlait de la butte, elle avait trouvé ces fleurs, s’était arrêtée un instant pour les admirer, se disant que depuis trop longtemps elle les connaissait sans jamais vraiment les contempler. Toutes ces choses qui nous entourent et qui, jusqu’à ce que l’on prenne le temps de s’y attarder, n’ont aucune signification autre que d’être ce qu’elles sont, sur le bas-côté.

Ainsi, ces fleurs mystérieuses, au joli nom de Belle de Nuit, qui fanent chaque matin pour être remplacées aussitôt par une nouvelle, laquelle ne s’ouvrira que le soir venu, ces fleurs pourtant banales dans leur architecture, devinrent pour Eloïse comparables à un miroir dans lequel elle pouvait se ressentir. Une belle de nuit modérée et attendant l’heure tardive pour paraître vêtue de ses plus beaux atours, et magnifier ainsi son petit monde. Au delà de ses convictions de voir et revoir les gens, elle trouvait dans cette puissance une foi d’être, un bonheur existentiel et un bienfait ontologique.

D’ailleurs, quand elle se rendit au métro Charonne, son espérance n’y était que dans l’idée de ne pas perdre les liens qu’elle avait pu coudre la veille avec Richard. Et, de la fragilité de cette couture, elle savait ne pouvoir s’opposer à cette invitation.

Eloïse entra dans le restaurant, aperçut Richard qui fumait, l’air vague en admirant le jardin. Les formules de politesse furent brèves, ils s’étaient quittés la veille. Elle raconta son trajet de chez lui à chez elle, Richard répondit par un bref « C’est bien, c’est bien… » et, quand tout fut dit, les deux compères prirent le silence qui s’installait entre eux et se réchauffèrent avec. Eloïse tenait ses coudes sur la table et ses mains croisées, droite face à Richard. Elle élargit un petit sourire qui démontrait une certaine gêne. Puis, elle tourna son visage vers le jardin et, à travers la baie vitrée, remarqua ces fleurs, discrètes et tendrement fermées à cette heure de la journée. Par bouquet, on les apercevait dans un coin, au pied d’un bosquet de roses qui propageaient leurs ombres sur elles.

A la vue de ces demoiselles, Eloïse ne put s’empêcher de s’écrier, les yeux cherchant d’autres de ces fleurs sûrement cachées. « Ce sont des Belles de Nuit ! Regarde Richard, les vois-tu ? » et Richard de se tourner vers le jardin et de voir pour la première fois, entre les bégonias et les bosquets, ces petites fleurs aux pétales agréables, fermés, comme des cloches qui recouvreraient des secrets. On eut voulu les cueillir afin d’y glisser un doigt et d’ouvrir leur porte pour y plonger nos souvenirs et visions que la jeunesse avait emportés quand on eut fini par grandir. »

— Lolita Sene

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photo © Grégoire Alexandre

« C. La face noire de la blanche »

Quatrième de couverture : C’est la Chandeleur. Deux amies, que je n’ai pas vues depuis plusieurs mois, viennent passer l’après-midi chez moi. J’ai préparé des crêpes, on a ouvert une bouteille de cidre. Tout pourrait être tranquille, une partie de cartes ou simplement bavarder, mais je les sens ailleurs. Très vite, la cocaïne s’invite au centre de la discussion. Elles racontent combien elle était bonne, le premier dealer qui n’est pas venu, l’argent qu’elles se doivent. Je ne dis rien, je n’ai plus rien à dire sur le sujet. Muette, je les considère en sirotant mon verre. Elles finissent par sortir la poudre. « Ça te dérange si on se fait une ligne ? »

À travers le personnage de Juliette, Lolita Sene raconte ses années d’addiction à la cocaïne. De sa province natale à Paris où elle travaille dans l’événementiel, du monde euphorique de la nuit aux soirées en appartement, de son cercle d’amis à ses histoires d’amour, Juliette rencontre de la cocaïne partout. Soutien factice de la confiance en soi, celle-ci s’est considérablement banalisée. Comme les autres, Juliette sombre dans la dépendance. Portrait d’une génération sans cesse en représentation, avide de rêves mais désorientée, « C.» montre toute la détermination qu’il faut pour s’affranchir de cette drogue dure et redonner un sens à sa vie.

Disponible dans toutes les librairies ou ⇥ Commander en ligne.

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Lecture @ La nuit des vins nus

A l’occasion de la « La nuit des vins nus », soirée organisée par Rue89 No wine is innocent, je lirai le passage d’un de mes écrits, « Les amours révolutionnaires ». Ce sera l’occasion pour certains de découvrir mes textes, pour d’autres de me rencontrer. Ce sera l’occasion pour moi de partager — enfin et un peu.

Extrait de l’extrait

« Dans un coin, une cage avec deux petits oiseaux bicolores qui chantent en aigu et s’amusent à se faire des amours comme aux premiers jours. Ils se tournent autour, croisements de regards passionnés, entichés par l’idée qu’ils se sont bien trouvés ces deux-là, exactes copies de chacun. Quand on les regarde faire, on se dit qu’après tout, c’est peut-être plus simple ainsi l’amour, quand on est obligé de passer le reste de ses jours avec un seul être, enfermé, pour ne rencontrer personne d’autre. Ma Fanfan, c’est bien cela qu’elle souhaite, que j’arrête d’être au bar ou partout ailleurs et que l’on finisse nos vies comme des oiseaux en cage au sixième étage loin de tous, repliés sur nous mêmes et n’ayant d’yeux que pour l’autre, face à nous, du matin jusqu’à la nuit tombée. Sauf que moi j’ai besoin de respirer et de raconter des blagues aux amis, et de vivre et de rencontrer des culs nouveaux et de jubiler sur les filles qui travaillent dans les boutiques ou celles qui sortent de Montaigne, le mardi soir. J’adore passer mon après-midi vers ces quartiers et attendre la sonnerie de cinq heures, les jambes qui défilent sous les jupes, les cahiers sur leurs seins juvéniles, toutes heureuses et encore fraîches, parce qu’elles n’ont jamais eu le cœur brisé. Les filles deviennent femmes et vieillissent avec des cœurs qui se brisent. Prenez-en une encore vierge, elle sera une vraie tulipe toute gentille, sans larmes ni tristesse, et elle sera bien contente de vous rencontrer, en attendant le vrai homme, celui qui lui donnera plein de mal et de peine, celui qu’elle aimera à coup sûr. »

La nuit des vins nus
— vendredi 30 janvier, à 20h au Fabuleux cabinet de curiosités 50, rue Saint-Sabin, 75011 Paris Entrée : 10 €

Embrasse-moi, Khashayar

— Concours Conférence Olivaint 2013, thème : Baisers Voilés

— Concours Conférence Olivaint 2013, thème : Baisers Voilés

Quand ma mère annonçait le déjeuner, c’était en criant nos prénoms par la fenêtre. D’une voix enrouée, semblable à sa silhouette de gringalet, cet appel nous réconfortait. Ma petite sœur m’attrapait aussitôt la main et nous rentrions, agitées et les cheveux pleins de poussière. Mais l’insouciance de l’enfance fut très vite ensevelie par les délires de notre civilisation.

L’Iran. Des drapeaux, du sable, des vitres opaques… Quand j’ai eu 18 ans, mes parents m’ont mise dans un avion, pour la France, il ne fallait pas que je reste ici, sinon je mourrai. « Ma douce fille, tu es trop bavarde ! » me répétait ma mère, et elle ajustait, avec ses longs doigts, mon foulard sur le front. Un foulard coloré ou parsemé de petites fleurs, jamais noir ! Et jamais sur les sourcils non plus. Je laissais mes cheveux dépasser, comme si le foulard avait glissé et que j’étais étourdie, imprudente. Si l’on me demandait des justifications, je disais qu’il me tenait trop chaud.

Notre maison était perchée au bout d’une ruelle pavillonnaire. Il fallait se méfier des voisins, et des passants, et des livreurs. De tout le monde en sorte. Je ne pouvais ouvrir la porte que si tante Melika venait pour le thé aux pistaches. Sinon, ça m’était interdit.

On apprend que l’interdiction est notre liberté. On vit cloisonné, apeuré de tous, misérable.

Ma petite sœur Sanaz, elle avait de grands yeux noirs mais parfois je me disais qu’elle était peut-être aussi aveugle que les autres. « Sanaz, tu es réveillée, je lui chuchotais parfois le soir, sous l’oreiller. Si j’ai un plan pour filer, tu viendrais avec moi ? — Non, Golnaz, non… » Personne ne voulait me suivre. Je me sentais incroyablement pauvre et abandonnée.

Plus le soleil était chaud, plus mon foulard m’étouffait. Et plus je grandissais, plus j’avais soif de voir les limites auxquelles on était tous confrontés. Je criais dans la rue : « Je veux lire ! Je veux lire du roman français et anglais ! » et ma mère se jetait sur mon oreille pour que je taise mes bêtises.

Les réunions de famille étaient mes occasions préférées. A la fin du repas, je guettais mon père et attendais qu’il descende à la cave pour rapporter la petite jarre interdite. Dans les verres, il versait doucement le liquide parfumé à la manière d’un rituel sacré. Un à un, les convives s’exclamaient de bonheur. J’apercevais le jus des raisins secs fermentés glisser dans leur gosier. Quand l’alcool avait fini par les rendre tous gais, je pouvais raconter mes bêtises, ils riaient, ils s’en foutaient.

Téhéran, an 2000, sur le calendrier grégorien. Le passage du millénaire, nous le ne voyions pas. Mais moi, j’étais bien déterminée à le vivre à ma manière. J’avais 16 ans.

C’était une nuit fraîche. J’avais décidé de prendre la fenêtre, seule. Je n’allais pas courir bien loin, mais déjà j’étais libre. Je pouvais poser le pied à gauche ou à droite, personne pour m’ordonner ce que je devais faire. J’ai trottiné ainsi, dans la nuit noire, en évitant les lampadaires, en évitant de faire du bruit. J’ai tâtonné. Je voulais savoir jusqu’où je pouvais aller, moi, Golnaz. Au bout d’une heure je me suis rentrée, heureuse de mon aventure.

Le lendemain, j’ai crâné mes péripéties au lycée. Je brodais un peu, je voulais que ce soit plus faramineux qu’une simple excursion au coin de ma rue. Mes copines buvaient mes paroles. Puis une d’entre elle s’est mise à raconter ces fêtes clandestines, dans le nord de Téhéran. « Ma grande sœur, elle y va en cachette, y a des garçons qui passent la prendre en voiture… »

Alors un soir, j’ai mis ma plus jolie jupe et j’ai foutu le camp. Une voiture m’attendait trois rues plus loin, silencieuse et maligne.

On a roulé à travers les montagnes jusqu’à la fête, autour d’un feu.

L’Iran la nuit. Des garçons, des bières, de l’herbe… Faut pas croire ! Les filles resplendissaient sans leur foulard. Tous, on était beaux et scintillants sans cette peur au ventre. Des jambes fines se mêlaient aux bras poilus, des strass dans les cheveux, des cigarettes au bord des lèvres.

Enfin je pouvais bouger mon corps aux rythmes des guitares, faire des yeux aguicheurs aux garçons. Je pouvais chanter, rire, échanger des cassettes, des bouts de joins, des bijoux. On faisait n’importe quoi, tant que c’était interdit. On était la jeunesse révolutionnaire ! On respirait sous le ciel étoilé l’air frais de notre liberté.

Et alors, je t’ai vu, avec ton allure et tes souliers cirés. Je t’ai vu. Tu venais vers moi, on a dansé, on s’est embrassés.

Puis certains soirs on se donnait rendez-vous à la fête pour se voir. Au petit matin, avant le lever du jour, on se séparait le cœur serré. Soudain, je ne pouvais plus dire, voir, ni comprendre sans t’avoir dans mes horizons. Tu étais devenu une raison à mon existence comprimée, je ne voulais que le parfum de tes cheveux noirs contre mon nez. « Golnaz, tu me disais, je t’ai enfin trouvée… » Si c’est ça, l’amour, alors on ne nous l’apprend pas.

Cette société brimée tu n’en avais rien à carrer. Je t’ai suivi n’importe où.
« Rejoins-moi à la plage, cet après-midi, on ira derrière les rochers.
— Seule ?
— Fais-le, tu verras, il ne t’arrivera rien. Mets bien ton foulard, baisse la tête et il ne t’arrivera rien. »

J’ai goûté à l’interdit en plein jour. Pour vivre nous devions être des hors-la-loi. Un foulard noir piqué jusqu’aux sourcils, la tête obliquée vers le bitume, la faible allure, je suis venue te retrouver. Et j’ai réussi, on ne m’a pas arrêtée. « Fastoche, en fait ! »

Penser est interdit !
Vivre est interdit !
Même respirer est interdit !

Mais avec toi, j’avais droit à tout cela. Je pouvais admirer tes yeux au soleil, ta peau au soleil, notre amour était dévoilé à Ormazd. « Embrasse-moi Khashayar, que je lui répétais sans cesse. Embrasse-moi ! »

J’étais collée à son flan, toujours, sans pouvoir me détacher de peur de le perdre, les bras enlacés autour de sa nuque, mes lèvres contre les siennes. On a fini par oublier que l’on n’était pas seuls. Les yeux embrasés, on se sentait invincibles. Invisibles.

« Sortez de la voiture, ils ont crié au travers de leurs barbes bouclées. Sortez ! »
Le policier m’a tirée par le bras et jetée contre un mur. Ils étaient cinq de la police des mœurs, cette police sans cœur. Au scandale, je voulais crier, mais j’ai plutôt commencé à trembler.
« T’es qui, toi ?
— Sa cousine. » j’ai répondu. Et ils m’ont passé les menottes.
« Papiers, papiers ! C’est ta cousine ? C’est ta cousine ? Tu réponds ? » Khashayar a simplement tourné son visage vers moi, j’ai vu des larmes dans ses pupilles.
« Qu’est ce qu’elle fait avec toi ? Tu cherches la prison ? Par Ahriman ! Mineurs, un chiffon sur la tête, des cigarettes… Allez, on les embarque ! » On a mis Khashayar dans une voiture, moi dans une autre.

Dix jours en cellule pour cause d’amour. A boire dans la même bassine que les putains et les droguées. Prisonnière de mon sort, je demandais la flagellation, je me faisais mordre par les autres détenues, je préférais mourir ici que de sortir… Pour aller où sinon ? Ce pays dont je suis prisonnière ? Respirer est interdit en Iran…

Quand mes parents ont pu me libérer, j’ai pleuré des jours et des nuits d’être séparée de lui.
« Tu as fait de la prison et tu pleures un garçon ? Ma fille, tu devrais avoir peur ! Tu es folle ! Que veux-tu ? Te risquer pour une histoire futile ? »

Sans cette rencontre, je n’aurais pas pris cet avion pour la France. Il ne fallait pas que je reste ici, sinon je mourrai.
« Ma douce fille, tu es trop bavarde ! me répétait ma mère.
— Non, je suis amoureuse. Alors je suis déjà une criminelle… »

Khashayar, j’espère que tu n’as pas reçu les soixante coups de fouet. Khashayar, j’écrirai des poèmes pour que jamais tu n’oublies que cet amour involontaire est le vestige de nos vies. Khashayar, je te dois ma liberté.

photo © Stéphane Kénéch

Buenos Aires

— Concours Journal Libération, Apaj 2012, thème : Portraits de villes

Paris ne dort jamais. Jamais. Et son ciel jaune sans étoiles, peu nous chaut puisque nos yeux en sont parsemés. La nuit encore fraîche d’avril et nous parcourons inlassablement les boulevards exigus à la recherche du prochain (…)

— Concours Journal Libération, Apaj 2012, thème : Portraits de villes

Paris ne dort jamais. Nous lorgnant avec son ciel jaune sans étoiles, mais peu nous chaut puisque nos yeux en sont parsemés. Dans la nuit encore fraîche d’avril, nous parcourons inlassablement les boulevards exigus à la recherche du prochain. Du prochain qui comprendra que seule la suffisance de l’autre permet de ne plus être perdu dans les immensités des villes. Comme Los Angeles, Bombay ou Djakarta. Comme Buenos Aires, aussi.

Te souviens-tu mon amour, quand tu m’as écrit de cette ville agitée, tu étais seul et abîmé. Nous étions séparés d’une passion qui ne satisfaisait plus nos attentes. Alors tu es parti rejoindre cette ville que je suis sûre pour décrire tant j’ai ressenti ton brisement depuis là-bas. Il faisait chaud, c’était il y a deux ans. Deux ans, et Buenos Aires n’a pas changé — moi non plus, d’ailleurs.

Alors ce soir, au lieu de parcourir la ville, je vais te raconter comment tu l’as vécu.

Ça sentait la frite et le panaché. Sous la tonnelle rouillée de sa petite maison des quartiers crades, elle épluchait encore des pommes de terre, une bassine entre ses pieds. Ça devait faire des heures maintenant qu’elle s’attelait à cuisiner. Mais pour elle, ça signifiait continuer de vivre — on l’aimait pour ça et elle n’y était pas pour rien, dans cette ville d’affamés. Son petit-fils veillait la cuisson, sa main proche du feu, derrière la véranda : les frites, faut y prêter attention. Elle essuyait son couteau sur le revers du linge, quand un homme d’une trentaine d’années s’est avancé d’un pas tranquille et d’un espagnol particulièrement bien maîtrisé. C’était toi.

Tous les murs ont été envahis, capturés, signés de ta main, ta belle main qui autrefois caressait mes épaules ou le creux de ma nuque. Alors telle une fresque gigantesque, tu as travaillé à l’envie d’occuper une ville aux murs morcelés par la haine et les tensions. Ainsi tu oubliais un peu Paris et son insupportable fierté, tu oubliais l’orgueil des gens faussement heureux et la peine d’un romantisme toujours planant. La peinture donnait au travers de Buenos Aires une décadence nouvelle à tes dimensions vulgaires. Un trait dans l’immensité.

Ton devoir de peindre une ville, de savoir que dans ces circonstances tu aurais l’aboutissement d’un travail que l’on t’avait empêché de réaliser ici. Oui, Buenos Aires t’a donné le droit d’écrire sur les murs, d’émotionner les plus avertis en mesurant les distances et l’urbanisme.

Je suis sûre que les rues t’accueillaient avec joie, que les immeubles embrassaient ta peinture et que la population acclamait ton œuvre. Je suis sûre que la ville rayonnait de te voir, tout comme je rêvais de t’avoir.

On t’a ouvert chaque porte à laquelle tu frappais pour demander un lit. En retour, tu leur racontais d’où tu venais, tout ce que tu avais à offrir, autour de plats épicés et de bières légères. De jeunes filles aux corps juvéniles ont pointé leurs seins vers toi. Leur peau caramel et les yeux comme des billes, je ne sais pas si tu as résisté. Elles avaient les cheveux longs et très noirs, les reins chauds, les jambes fines et douces, tu as trouvé une griserie dans le cœur de ces pucelles.

Il y avait de la poussière partout, dans l’air, dans vos poumons, sur les verres. Puis on t’a dit que ce que tu faisais ici était important, admirable, que l’on y portait un intérêt certain. On t’a dit que si tu restais, on te donnerait de l’argent, des femmes et un toit. L’homme avait une chemise comme on n’en voyait plus. Ca t’a fait rire — moi aussi. Alors, dans la touffeur miroitante, tu as pris une cigarette de paille puis accepté sa proposition.

C’est ainsi que Buenos Aires m’a pris les dernières chances de t’avoir. Tu l’as épousée, cette ville de misère, tu n’es jamais revenu. Buenos Aires, je t’en veux encore de m’avoir volé un homme pour qui j’étais donnée.