Inde-pendante

Morceau du récit de mon périple en Inde, septembre 2015. Pour la première journée, j’ai rejoint Judith, amie expatriée en Inde depuis deux années. Ensuite, j’ai sauté dans un train pour partir à travers le Rajasthan, seule. Ou visiter l’Inde en indépendante. Ecrit d’un jet et sans relecture.

Le choc : de New Delhi à Jaisalmer 

Un reste de l’Himalaya ceinture la ville de Delhi et lui donne cette impression d’avoir tout juste été sauvée par une bouée : Delhi ne coulera pas, Delhi est courageuse dans ses vagues de poussière.

Ma peau respire déjà les odeurs, la lumière et le bruit. Sans cesse pris par ces tourbillons de corps et de ferrailles, des routes furibondes et bondées, des trottoirs de craie martelés par nos pieds, des murs recouverts de traces rouge sang qui sont les éclaboussures des jets de pan. Le pan qui, comme le tabac, a cette couleur brune, sera passé main à la main,  mastiqué puis recraché pour ne plus sentir la faim. Les hommes ne parlent pas quand ils chiquent, alors ils dandolinent de la tête pour approuver ma venue. Jamais je ne me serai sentie si étrangère dans une ville qui pourtant m’accueille avec hardiesse. On veut me serrer la main, on me regarde, on me sourit pour des intentions qui sont les leurs, parfois amicales, parfois trompeuses. Mes cheveux ondulés et parsemés de clair détonnent au milieu de la foule brune. On me remarque à quatre cents mètres, les paupières se soulèvent quand on se croise, je garde les yeux droits vers une direction inconnue à tenter de me fondre dans la masse. Le soleil finira par brunir mon visage et peut être alors on pourra croire que je connais la ville de la manière qu’elle semble déjà me connaitre. Une amie m’a dit quand je pliais bagages : « Je suis heureuse d’apprendre que tu t’en vas en Inde voir si tu y es ». Si les voyages sont la continuité d’une recherche de compréhension de soi, il y a face aux cultures, une certaine confrontation qui brise notre miroir : on ne se voit plus dans l’autre. Et, quand on revient au pays, de nouveaux miroirs se forment mais toujours plus fins et plus fragiles que leur prédécesseur.

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Les marchés populaires, ouverts jusqu’à tard dans la nuit éclairés de lampadaires aux pluies à la fois orange et écrasante, offrent un spectacle encore plus prégnant. Il y a tant de monde qui s’agglutine au milieu, en travers et en diagonale, et tous ces touktouks et tous ces vélos et toutes ces motos qui klaxonnent, tintent leur sonnette ou clochettes, nous bousculent ou nous invitent à passer sous peu.

On traverse mais pas besoin de se presser, New Delhi n’est pas stressée. Elle demande simplement un peu de concentration, moi qui suis souvent dans la lune, un regard à droite, non à gauche, on se faufile entre les voitures pour rejoindre un boui-boui de rue. « Street food ! » me lance Omer, le copain de Judith, en écartant les corps pour accoster un vendeur. On me donne une coupelle en aluminium et le vendeur y jette sa préparation avec une longue pince en métal. Omer me montre qu’il ne faut pas croquer mais gober. Goolgabha : une pâte frite qui a l’allure d’une coque, trouée sur son chapeau et avec, à l’intérieur, une fève qui marine dans un jus froid et ambré. Omer me dit qu’ici, ce n’est vraiment pas propre, mais qu’il y a tant de passage qu’on ne peut rien craindre. Puis on choisit d’autres fritures saucées de piment en julienne. Il fait encore si chaud, malgré la tombée du jour, que je ne sens pas l’épicé me brûler les lèvres. On enchaine les attelages à la quête de fruits frais. L’ananas sera choisi, dénudé de sa peau, tranché au couteau jusqu’à son coeur tout en veillant à garder sa forme originale. Puis il suffira d’enlever la papier qui le retient fermement, pour qu’il tombe déjà en petits morceaux dans le plat. Je remarque des hommes aux fourneaux qui préparent des nans. Impossible de résister à ce parfum de farine levée. Sur ces pains en galette, ils dessinent des trous à l’aide d’un tampon en bois rehaussé de petits clous puis les envoient contre les parois embrassées d’un immense four. Quelques secondes suffisent pour les cuire avant de les enrouler dans un journal.

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Je rencontre Deepti Kapoor. Elle a les cheveux jusqu’aux reins et la voix si faible, dans le vacarme, je peine à comprendre ses mots. Elle écrit, son premier roman a rencontré un franc succès. Elle me dit entre deux gorgées de lait caillé ; « Je ne comprends pas qu’on veuille découvrir ce pays. Moi, je n’attends qu’une chose, me casser ! »

Les gares sont des ventres absorbants d’où il est ensuite impossible de sortir. Judith me conseille de porter mon sac sur le ventre, je cherche des cigarettes, l’odeur de volaille s’intensifie. Je ne saurais pas si ce fut à cause du jetlag et de ma façon à poser des barrières parfois et faire ainsi que ça coule sur moi, naturel, mais je ne sentais pas autant cette odeur de pourriture faisandée dans les égouts qui pour moi est un audacieux mélange d’étang de vase et de fonds de poulailler, on saurait lequel surpasse l’autre. Cette odeur maintenant me tapisse la langue, ensevelie les cheveux, imprègne le coton et je dois laver de plusieurs bains mes affaires pour en l’ôter. Judith me laisse sur le quai de la gare, je réunis mon courage et plaque un sourire fabuleux sur mes lèvres pour tromper ma tête. Mon cœur lui se serre à mesure qu’elle s’éloigne, sur le rythme de celui des corps des indiens qui affluent toujours plus nombreux par les escaliers pour s’enfuir en campagne et respirer un autre air que celui de Delhi. Plein feu sur Jalsaimer. Quand le train entre en gare avec ses 40 minutes d’avance, je me dis au début que ça n’est pas le mien, mais une seconde m’a suffit pour constater que l’ensemble du quai veut entrer et qu’il faudra bien 20 minutes pour organiser tout ça. C’est en effet le mien, rien n’est affiché mais je me fis à une troupe d’anglais effrayés qui cherchent eux aussi à monter. Je n’ai vu de ces trains à trois classes que dans mes livres d’histoire. Les plus pauvres se montent dessus dessous en espérant choper un siège et ils n’ont pour fenêtre que d’épais barreaux de fer, inamovibles et rouillés, de par lesquels leurs regards se faufilent pour attraper un bout de ciel. Je longe les wagon à la couleur bleue et poussière, pour rejoindre la sleeping class, laquelle n’a pas son lot de fierté. Maintenant c’est une odeur de frit, celui que j’ai dû manger au déjeuner, qui me reste en travers de la gorge, je glisse un toffee au caramel pour qu’il fonde lentement contre mon palais. La climatisation nous force à enfiler des pulls. On peut fumer entre les wagons et pisser dans des toilettes à la turque. Les fenêtres, étroites, jaunies et opaques de traces laissées par les mains sont recouverts par de minces rideaux rouge et or, couleurs que seule mon imagination peut encore voir. Un petit garçon de cinq ans, assis entre ses parents, me regarde pleurer. Je ne me suis jamais sentie aussi effrayée et heureuse à la fois. Heureuse d’affronter mes frayeurs.  Ce départ vers Jalsaimer signe un détachement certain avec l’ancienne moi, je la laisse à la lisière des frontières. Et plus rien n’a d’importance sauf le prochain parce que je ne suis qu’un corps parmi les corps. 

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Le train sort de Delhi, les bidonvilles ont pour trottoir les rails de chemin de fer. Des chiens errants, des chèvres maigrelettes et des hommes échevelés, outils en main, les parcourent pour rejoindre leur baraque avant que la nuit ne tombe. Des baraques de bric et de broc, toutes très colorées, aux toits recouverts de bâches et de morceaux de plastiques, parfois une porte en bois, et des femmes entourées de leurs chérubins en culotte qui bavardent assises sur des petits bancs et ont pour spectacle les cargaisons de passagers. Je ne peux m’empêcher de penser, sont-ils heureux, que font-ils de leur journée ? Une jeune fille traverse la voie, habillée de turbans roses et argentés. Quand j’avais son âge, environ 12 ans, je me souviens aussi de longer les rails de chemin de fer, pensive et ailleurs. Une fois à la maison, je ne le disais à personne parce que chez nous c’est interdit. 

Je voyage donc en train couchette, 3A, ce qui signifie troisième classe, ce qui me vaudra une nuit terrible mais intense. Je fais la connaissance de coréens qui traversent le pays depuis deux mois et qui me rassurent que cette classe est la meilleure pour ne pas avoir de problème. En première, les vols sont plus courants, les lits souvent vides, j’aurais certainement paniqué davantage. Ils restent néanmoins admiratifs que je parcours le pays seule. Eux viennent de recoins différents du nord de l’Inde et se sont ensuite rencontrés dans un restaurant coréen à Delhi ; ils projettent désormais la suite du voyage ensemble. La prochaine fois, j’irai moi aussi vers le nord, pour plus me perdre encore.

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